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Transports – Ubuesque SNCF

Je vais vous raconter  une petite histoire banale

Mercredi 6 mars je dois aller à Nîmes, je me rends donc en gare de Tarascon : départ du train à 13 h 54. Mais à l’heure indiquée une annonce par hauts parleurs : le train provenant d’Avignon en direction de Perpignan aura une heure de retard. Comme deux voyageurs près de moi je me dis que j’aurais bien le temps d’aller boire un café mais comme nous l’indique l’employé de la SNCF : « Vous savez s’il arrive avant et que vous le manquiez vous allez nous reprocher de vous avoir induit en erreur. »

Il a l’habitude des dérèglements d’horaires ce cheminot…Heureusement car le train (un TER)  arrive avec à peine demi heure de retard !

Rendu à Nîmes sans autre encombre (les retraités sont toujours moins sensibles aux retards de train surtout s’ils sont cheminots comme moi) je vaque à mes occupations et vers 16 h 00 me voilà en gare pour effectuer le trajet de retour. La relation Nîmes-Tarascon étant relativement bien desservie je constate que le train de 15 h49 est affiché avec 10 minutes de retard. Je me précipite sur le quai numéro 3. Le train est stationné et donc je m’installe.

Mon portable sonne. Mon correspondant se trouvant-être un journaliste qui voudrait des informations sur les engagements politiques d’une personne de ma famille je le renvoie poliment vers cette personne qui sera mieux à même de le renseigner. Au passage je lui indique, ce qui a priori n’a rien à voir avec l’objet de son appel, que s’agissant des élections municipales je peux lui donner mon analyse de la situation locale si cela l’intéresse. Ce que finalement il accepte d’entendre et que je ne développerais pas ici. Je lui recommande au passage de traduire fidèlement ma pensée et lui précise que je m’en assurerai en lisant son reportage. Nous verrons bien !

Evidemment une telle communication m’absorbe au point que je n’entends pas l’agent SNCF  qui fait évacuer le train. Du coup j’ai failli me trouver au dépôt , le contrôleur n’ayant bizarrement pas insisté pour m’avertir que le train était supprimé à cause de l’exercice d’un droit de retrait des contrôleurs par suite d’une agression sur l’un de leur collègue, battu par trois individus ayant fait l’objet probablement d’un contrôle. Résultat : peu d’espoir d’avoir un train pour Tarascon au départ de Nîmes.

Nous voilà orientés vers un train en direction d’Arles d’où me dit-on je pourrais revenir sur Tarascon.

La quai numéro 3 se remplit d’une foule de voyageurs, un peu inquiets sur les chances d’atteindre dans les délais prévus Avignon, où la plupart d’entre eux doivent se rendre, . Et pour cause nous avons déjà près d’une heure et demi de retard. Heureuse compensation, je rencontre un collègue cheminot, retraité comme moi , ancien syndicaliste de la CFDT avec qui nous sommes en quasi totale osmose sur le plan politique, bien que je fus autrefois adhérent de la CGT et toujours fidèle soutien de cette organisation.

Notre conversation dans ce  contexte d’incident de trafic nous conduit à évoquer la situation économique et sociale. Bien entendu nous sommes convaincus l’un et l’autre de l’aspect déplorable de l’agression à l’origine de l’incident, tout autant que des commentaires et des amalgames auxquels se livrent certains voyageurs excédés. En conclusions cela nécessiterait un traitement politique différent de celui auquel se livre la majorité actuelle et qui ressemble beaucoup à la manière dont agissait la majorité précédente. Du coup nous constatons, nous qui nous rencontrons rarement et fortuitement, que rien d’important ne nous sépare dans notre vision. Et pour cause déjà à l’époque ou nous étions en activité l’entreprise subissait des transformations qui préparaient les difficultés d’aujourd’hui. Et nous étions côte à côte dans des actions.

Il est assez incroyable que dans l’inconfort d’un quai de gare plutot venté, nous puissions nous conforter réciproquement de nos convictions. Tout y passe : la lutte des classes (réalité incontestable pour nous), les fondements du racisme et de la xénophobie (désormais ils s’affichent oiuvertement) , la relation avec les milieux issus de l’immigration (c’est un pied-noir qui a passé son enfance dans une mechta et il a gardé des souvenirs de bonne entente et d’amitié avec les algériens). Il évoque Camus ( je lui confirme, ce dont il doute,  que les intellectuels communistes avaient avec lui des échanges plutot sympas).

A propos de Camus j’évoque Onfray dont le côté libertaire et hédoniste me séduit mais dont les prises de position politiques ne me satisfont pas (il me dit cependant que ce dernier vient récemment d’accorder son soutien à Mélenchon, ce qui ne fut pas le cas lors des élections présidentielles).

Il est tolérant avec BHL qu’il a lu. Je suis moins tolérant mais je ne l’ai pas lu. Il acquiesce quand je considère que les « nouveaux philosophes » ont été encensés dans les années soixante dix par la bourgeoisie pour se parer essentiellement de l’influence de leurs homologues marxistes.

Ce qu’indique très clairement l’historien Gérard Noiriel, les « nouveaux philosophes » sont des personnes « possédant les titres requis pour pouvoir être considérés comme des «penseurs» (normaliens et agrégés de philosophie), mais davantage attirés par le journalisme que par la recherche, [qui] se lancent dans la publication d’essais grand public qui rencontrent d’emblée un fort succès dans les médias »[14]. Il ajoute que « ce n’est évidemment pas la profondeur de leur pensée qui explique [leur] succès médiatique [mais le] fait que les thèses anticommunistes qu’ils défendent sont en phase avec les discours dominants » de l’époque. (citation relevée sur Wikipédia)

Chavez vient de mourir, nous en parlons. Le personnage nous séduit. Il a réussi là ou nous échouons (provisoirement je l’espère) notamment à faire de « son » christianisme une arme révolutionnaire.

Mon compagnon de voyage sommes athées l’un et l’autre. Comme moi il est convaincu qu’il ne faut pas heurter  les croyants et particulièrement les musulmans à vouloir inculquer notre matérialisme philosophique. Il me précise selon lui que dénier l’existence de Dieu les rend agressifs. Je lui rétorque qu’ils le seraient moins s’ils nétaient pas victimes d’une certaine marginalisation sociale. Point de vue qu’il partage.

Nous parlons militantisme syndical et politique. Je lui rappelle mon admiration de ces militants issus de la résistance et qui avaient un charisme exceptionnel. Ils ont transmis un message et nous avons de la peine à en faire autant, ce qu’il confirme pour avoir été initié et surtout soutenu par eux (en particulier les communistes) lorsqu’il fut embauché par la SNCF dans la région d’Ambérieux.

La discussion se poursuit, drue, comme si nous avions besoin de nous rappeler nos souvenirs de luttes passées, de nous rassurer face à une certaine déliquescence qui frapperait le militantisme. Mais nous nous ravisons : la jeunesse est pleine de ressource elle sait à dix huit ans ans, et parfois avant, ce qu’il nous a fallu des décades pour l’apprendre.

Il a tout appris, comme moi, dans un cadre militant ouvrier. Pas d’études secondaires. Mais disons-nous :  » s’ils savent pourquoi n’agissent-ils pas ? « 

Nous nous interrogeons sur l’image que nous avons donné : l’effondrement des pays socialistes, la compromission avec la social démocratie, les abandons de Mitterrand en qui, à l’inverse de moi, il croyait beaucoup. Ses déceptions à l’égard de son organisation syndicale sont évidentes. Je tais les miennes, elles sont trop personnelles !

En un peu plus d’une heure nous abordons tant de sujets que je me dis que leur énoncé constitue comme la table des matières de ce qui pourrait-être une double autobiographie. Avoir une culture syndicale et politique élaborées dans des engagements différents et en être au point de les confondre est un bel exemple de ce que peut apporter un engagement.

Des agents de circulation de la SNCF nous invitent à prendre le train pour Arles car la ligne Nîmes Avignon est sans train à cause de l’incident. Prudent mon compagnon de voyage regarde les horaires et me dit il y a un train d’Arles à Tarascon à 18 h 13, donc on y va !

Dans le train la discussion se poursuit. Deux jeunes lycéens jouant avec leur tablette électronique semblent être intéressés et attentifs à notre conversation. Je crois que nous avons parlé de cinéma. Il me dit que son fils est un admirateur du cinéma italien. Il a trente ans, me dit-il, et souvent nous regardons des films des années 30. Evidemment je partage son enthousiasme, c’est un bonheur de voir un enfant s’épanouir dans la passion d’un art. Nous égrenons les titres et noms des réalisateurs italiens, avec évidemment des trous de mémoire parfois pour tenter d’en retrouver certains.

Nous voilà à Arles. Le hall de la gare est rapidement envahi par la cinquantaine de voyageurs en ballade forcée. Une jeune femme, de très petite taille, uniformée par la SNCF, se trouve assiégée. Il est environ 18 h 00 elle annonce un départ pour avignon vers 19 h 00. Pour ce qui nous concerne nous prenons le train de 18 h 13 qui vient d’entrer en gare. Nous nous intallons. A peine assis voici que surviennent tous les voyageurs à destination  d’Avignon. Mon collègue et moi savons qu’il n’y aura pas de train à Tarascon pour avignon, bien que les horaires publiés l’indiquent. Nous nous empressons d’en informer quelque cheminot sur le quai. Réponse : « C’est sur ordre de Marseille ». Visiblement à Marseille le « régulateur » n’est pas informé de la paralysie de la ligne Perpignan Avignon

Un retraité, ici comme dans bien d’autres endroits, n’est pas très crédible. A quoi bon jouer les vieux cons qui savent. D’autant que ce serait peine perdue. Allons y donc, on verra bien !

Arrivée à Tarascon. Deux cheminots de service sur le quai de la gare lesquels, comme l’on pouvait s’y attendre, déclarent : il n’y a rien pour avignon, ce qui veut dire plus de train jusqu’à demain. Catastrophe pour un public qui commence à s’insurger. Des pleurs même d’une jeune fille qui se voit obligée de dormir dans cette ville où  autrefois un monstre d’écailles mangeait les enfants.

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Tarascon terminus ? Heureusement les cheminots se débrouillent

Le guichet ferme car il est 19 h 00. Les deux agents vont s’informer. Une femme de la sécurité se tient dans un coin avec un très gros toutou en laisse. Des voyageurs résident dans la région appellent parents ou amis pour se faire rapatrier mais le gros de « la troupe » attend des informations. comme à l’habitude certains commencent à chercher des coupables.

Modestement nous les rassurons : « ils » vont bien règler le problème ! Justement voila le « chef de circulation de la gare » qui explique d’abord qu’il n’a plus la possibilité de commander lui même un bus comme le demandent les passagers. Finalement les deux employés auquel se joint un troisième, sans doute appelé à la rescousse, annoncent qu’un autocar assurera la desserte sur avignon vers 19 h 30.

Tout le monde se retrouve donc devant la gare (Place du colonel Berrurier pour les intimes) Mon camarade retraité me salue et s’excuse de ne pas rester. Regrettant presque de n’avoir pas crié plus fort pour sauver les voyageurs de cette mésaventure qui pourrait faire délirer quelque journaliste. Il en faut si peu à certains pour perdre le nord.

Il pleut. Je n’ai plus grand chose à observer. après avoir expliqué à une dame qui trouve regrettable que l’on fasse grève ainsi (alors qu’il s’agit d’un droit de retrait). Je tente une explication : les cheminots sont soumis aux restriction de personnel, les décisions sont centralisées et de plus, comme un enseignant ou une postière, ils subissent des agressions. A Tarascon, ville cependant calme, cela se chiffre jusqu’à parfois une dizaine dans une nuit.

Je tente de lui dire que les cheminots de ma génération ne connaissaient pas cela. Dès lors qu’elle sait que j’étais cheminot, elle me dit, soupçonneuse, ne pas être étonné de mon argumentation.

« Mais Madame les cheminots en défendant leur sécurité, défendent la vôtre. De plus ils ne sont pas responsables, sauf peut-être quand ils votent, de la déliquéscence des services publics »

« Oui en effet, il y en a pendant ce temps qui gagnent trop d’argent » me répond elle. Tiens ?

Je peux rentrer chez moi, je n’aime pas louper les informations de 20 h 00. Drôle de manie que je ne me pardonne pas toujours !

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