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Pour mémoire…

Posté par jacques LAUPIES le 15 août 2016

Disparition de Georges Seguy

« Il ne suffit pas de s’indigner, il faut s’engager. »

Ces mots de Georges Seguy, prononcés en 2013 dans sa ville de Toulouse devant les congressistes de la CGT résume pour moi qui était Georges et que fut sa vie. Aujourd’hui, les communistes perdent un camarade, un dirigeant qui aura marqué son temps, un homme rempli d’humanité, de dignité, un combattant du genre humain.

Ceux qui l ont côtoyé de près perdent un ami d une grande fraternité. J ai eu cette chance de partager avec lui des moments qui restent à jamais gravés dans ma mémoire. Georges aimait la vie des gens humbles.

Jeune communiste avant guerre,  il adhère au Parti communiste français en 1942 à l’annonce de la mort de Pierre Sémard et rejoint avec son cercle de la JC, la résistance active au sein des  Francs-Tireurs et Partisans français.  Il est arrêté deux ans plus tard par la Gestapo en imprimant le journal clandestin de la JC, « l’Avant Garde ». Il est déporté au camp de concentration de Mauthausen. Il est le  plus jeune déporté résistant de France, selon les historiens. L’horreur n’a pas de mots et pourtant Georges va s’évertuer en toute occasion à transmettre aux jeunes générations ce qu’il a vécu et ce que furent ses combats.
A la libération du camp, et son retour en France,  il entre à la S.N.C.F. Il y prend des responsabilités  au syndicat cheminot de la CGT et est élu secrétaire général  de la fédération en 1961 . Parallèlement, il est élu au comité central du PCF en 1954 et devient membre  du bureau politique à partir de 1956. Pour lui, ces deux engagements étaient une nécessité pour marcher sur ses deux jambes : défendre les droits des travailleurs et changer la société.

Il veilla toujours à l’autonomie des deux structures auxquelles il était tout autant attaché.

En 1967, il succède à Benoît Frachon, comme secrétaire général de la C.G.T.  Il  est un des acteurs connu et reconnu des grèves de mai 1968. Il est aussi à l aise parmi les travailleurs en lutte, comme lors du grand meeting  devant Renault Billancourt que respecté pour négocier et signer les accords de Grenelle. Après 1968 il joue un rôle actif dans les évolutions politiques du PCF dont il restera un acteur vigilant.

Depuis sa retraite en 1982, il poursuivait ses activités militantes. Au sein de la Cgt , il animait l’Institut d’Histoire Sociale. Au sein de son Parti, fidèle à ses idéaux de jeunesse, il donnait son avis, aidait par des conseils précieux. Il travaillait sans relâche à chercher des perspectives de rassemblement des forces transformatrices à gauche. Georges a toujours été un acteur des combats de son temps : pour le droit des salariés (y compris dernièrement contre la loi El Khomri)- pour la paix (en Algérie, au Vietnam- en Irak- en Palestine…), pour le désarmement nucléaire au nom duquel il anima l Appel des Cent, contre le racisme, le fascisme, l’apartheid,  pour la dignité humaine,  pour l’égalité femme-homme, contre le capitalisme, pour une société du
commun, du partage des richesses et des savoirs. Georges a toujours été bienveillant avec les femmes et les hommes qui luttent. Quant  Il donnait son avis,  il le faisait toujours dans le respect et l’attention  à l’autre.

A Michel son fils, à sa famille et proches, aux membres de la CGT, je présente toutes mes condoléances et celles des communistes. Nous pleurons avec toi, avec vous, un ami, un camarade, un être cher dont la vie restera pour nous un message plein d avenir.

Pierre Laurent, Secrétaire national PCF

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Un homme qui a compté parmi ceux qui ont éterminé mon action syndicale et les choix politiques qui ont suivi.

Posté par jacques LAUPIES le 15 août 2016

 

Je me souviens de ce Congrès fédéral où il fut élu Secrétaire Général de la Fédération CGT cheminots en 1961. Adhérent de la CGT depuis peu. Les neuf ans qui me séparaient de sa génération de résistants m’avaient permis de me déterminer précisément par l’exemple qu’il donnait  à la mienne.

Comment ne pas être attristé par la disparition de celui qui dirigeait la CGT en 1968 alors que notre pays connaissait l’une des plus grandes luttes ouvrières de ce dernier siècle.

 

 

Georges Séguy : une vie de combat pour le progrès social

Dimanche, 14 Août, 2016
Humanite.fr
Né le 16 mars 1927, à Toulouse, typographe, résistant communiste puis ouvrier du Service électrique de la SNCF à son retour de déportation, il s’engage dans le syndicalisme et devient secrétaire général de la CGT (1967-1982) puis président de l’Institut CGT d’histoire sociale à sa retraite en 1982. Retour sur une vie de combat pour le progrès social.

 

Un jeune ouvrier engagé précipité en déportation

 
Les années de jeunesse et de formation de Georges Séguy furent fortement marquées par l’empreinte de son père, André Séguy, ouvrier agriculteur, puis viticulteur et enfin cheminot gréviste en 1920 ; socialiste depuis 1919, il fut communiste dès le congrès de Tours et devait devenir par la suite, aux côtés de Pierre Semard, un des dirigeants de la Fédération CGT des cheminots. La mère de Georges Séguy, très croyante, n’appartenait pas au PC et se serait opposée à son mari en voulant faire inscrire le jeune enfant au catéchisme mais, selon Georges Séguy, ce fut rapidement l’opinion du père qui prévalut. Sa sœur qui sera connue sous le nom de Denise Foucard reçut elle une éducation religieuse.
Georges Séguy obtint le Certificat d’études primaires en 1939 et poursuivit ses études pendant trois ans, sans grande conviction. Il choisit d’entrer dans la vie professionnelle chez un imprimeur toulousain comme apprenti en 1942. Il adhéra au PC clandestin au cours de l’hiver 1942. Georges Séguy souligna ultérieurement combien son engagement fut influencé par Pierre Semard, un ami proche qui rendait visite à la famille à chaque passage à Toulouse, et combien il fut frappé en apprenant son exécution. Adolescent courageux, il accomplit à partir de la même année des actes de résistance : il semble qu’il appartenait déjà depuis quelque temps aux Jeunesses communistes clandestines. Il devint conducteur typographe apprenti à l’imprimerie dirigée par Henri Lion à Toulouse qui, tout en ayant une activité au grand jour, travaillait également pour la Résistance. Celle-ci tirait plusieurs titres : Combat, Franc-Tireur, Libération, l’Avant-garde et même La Tribune des cheminots, édition de la région toulousaine de la Fédération CGT des cheminots illégale. Mais la grande spécialité de l’imprimerie était la confection de faux papiers : cartes d’identités, certificats de travail, cartes de représentant, livrets de famille à l’intention des militants clandestins et pour aider les juifs à échapper aux persécutions de la police de Vichy. Georges Séguy a témoigné sur ce qui suivit auprès du Parti communiste : « Le patron de cette imprimerie (Henri Lion) consentait aux organisations de résistance l’édition de matériel illégal, tracts, cartes d’identité, d’alimentation etc… seul le parti n’utilisait pas cette imprimerie. Du jour où je travaillais, mon père ayant une responsabilité dans le mouvement syndical de Toulouse, me demanda l’édition de ce matériel illégal. Puis ce furent les FTPF, France URSS, le Front national de lutte pour la libération et l’indépendance de la France et le parti communiste. À cette époque sans être réellement membre du parti je travaillais en liaison avec des responsables du parti de la région de Toulouse, notamment avec Mercier (alias Maurice) et Gaston Plissonnier (alias Duchenne). À part le patron de l’imprimerie personne ne savait que c’était par mon intermédiaire que le parti et les autres organisations utilisaient l’imprimerie. Le peu de sérieux du travail des organisations telles l’AS, l’IS, Libération et d’autres encore qui utilisaient cette imprimerie, nous conduisit à notre arrestation sur dénonciation d’un agent double le 4 février 1944. Tout le personnel de l’imprimerie, le patron y compris furent arrêtés, avec nous de nombreux militants des organisations gaullistes et socialistes. J’étais le seul dans l’arrestation à représenter le parti communiste ».
Georges Séguy s’exprima aussi de façon publique sur son engagement dans la Résistance : « J’étais chargé de mission par l’état-major des FTPF et j’effectuais aussi la liaison entre la direction de l’imprimerie et les organisations illégales de la CGT, du Front national et du PCF dont les responsables jugeaient prudent, non sans raison, de ne pas trop s’aventurer dans notre entreprise » (lettre reproduite dans Henri Noguères, Marcel Degliame-Fouché, Histoire de la Résistance en France, tome 4, Éditions Robert Laffont, p. 379). Il fut arrêté le 4 février 1944 et emmené avec l’ensemble du personnel de l’imprimerie qui était en train d’imprimer une brochure d’André Wurmser, Ce qu’il faut savoir de l’URSS. Henri Lion devait mourir en déportation. Georges Séguy fut menacé, interné mais non torturé. Il fut conduit à la prison Saint-Michel à Toulouse du 4 au 22 février 1944, puis au camp de Royallieu à Compiègne jusqu’au 21 mars 1944, avant d’être déporté au camp de Mauthausen en Autriche. Ayant tout juste dix-sept ans, il fut pris en charge par l’organisation illégale du camp, protégé au maximum, notamment lorsque, victime d’une pleurésie, il fut employé clandestinement à l’hôpital pour y être soigné en cachette ; il évita ainsi l’hospitalisation avec le risque de finir au four crématoire.
Il fut libéré le 28 avril 1945 par la Croix rouge internationale, en passant par la Suisse, avec d’autres militants communistes tels que Rabaté, Lampe, Ricol, Bontemps, Lamazere etc. Il arriva à Toulouse le 5 mai 1945 « bien mal en point », comme devait l’écrire son père et se mit à la disposition du PC, le jour même. Georges Séguy, qui ne fit pas de service militaire en raison de sa déportation, fut FFI aspirant homologué. Ultérieurement, il devait appartenir à des organisations de déportés.
Les séquelles de sa pleurésie lui interdirent un retour dans l’imprimerie à cause des émanations de vapeur de plomb. Il travailla quelque temps comme responsable aux abonnements dans le journal régional de la Résistance, Le Patriote de Toulouse, que dirigeait André Wurmser.
 

Après la guerre, devenu cheminot, il prend des responsabilités synciales à la CGT et entre au bureau politique du PCF

Entré à la SNCF en avril 1946, sur les conseils et avec l’aide de Marcel Bergé, il fut affecté au service Équipe de lignes sous/station du Service Matériel et Traction de l’ex-réseau Midi. Sportif, il pratiquait le football. Sa carrière professionnelle n’évolua guère et il devait évoquer dans un entretien dans La Vie du rail (n° 2558, 21 août 1996) qu’il fut pendant longtemps « le plus ancien dans le grade le moins élevé ». Il eut la chance de faire équipe avec Marcel Bergé qui lui apprit, en même temps, la maîtrise du métier et la pratique de l’action militante. Il participa aux grèves de 1947 et devait se souvenir de celle de novembre-décembre où il se laissa gagner par l’ambiance ; il fut d’ailleurs arrêté alors pendant une journée.
Il avait adhéré à la CGT en octobre 1945 et était très vite devenu responsable du syndicat CGT des cheminots de Toulouse. De 1947 à 1949, il fut membre de la commission administrative de l’Union départementale CGT de la Haute-Garonne. Le 10 octobre 1949, il « monta » à Paris où il commença à travailler avec les cheminots de Tolbiac et surtout il devint un des secrétaires de la Fédération CGT des cheminots. Au congrès de la Fédération des cheminots de juin 1949, deux dirigeants historiques, Lucien Midol et Marc Dupuy s’en étaient allés. Pour les remplacer au secrétariat fédéral, avait été jouée la carte de la jeunesse : elle favorisa Raymond Chauve, qui avait vingt-huit ans, et surtout Georges Séguy, qui n’en avait que vingt-deux. Très vite, le jeune dirigeant allait s’affirmer. En 1951, il fit partie de la délégation de la CGT qui alla en URSS pour le 1er mai ; à l’aller et au retour, il s’arrêta à Prague. Au congrès de décembre 1953, Robert Hernio présenta ainsi sa candidature : « Il a tout l’avenir devant lui et, compte tenu de ses compétences et de son intelligence, nous pouvons avoir de grands espoirs en lui. » Lors du congrès suivant, (janvier 1956), il devint secrétaire général adjoint en charge des actifs, puis accéda à la fonction de secrétaire général au congrès de mai 1961, remplaçant alors Robert Hernio, en instance de départ au secrétariat de la Fédération syndicale mondiale (FSM). Élu à la Commission administrative de la CGT en 1961, il devint secrétaire confédéral au congrès de mai 1965, laissant la charge de secrétaire général en novembre 1965 à Charles Massabieaux.
Il s’élevait également avec rapidité dans la hiérarchie du Parti communiste. Membre du bureau de section centre gare à Toulouse en 1948, il fut membre du Comité fédéral de Haute-Garonne de février 1946 à octobre 1949, il suivit l’École centrale du PC, du 7 mai au 13 juillet 1950. Lors du XIIIe congrès du PC (juin 1954), il fut élu suppléant au Comité central ; titularisé à cette instance lors du congrès suivant (juillet 1956), il devint immédiatement suppléant au Bureau politique. En mai 1964, il accéda au Bureau politique du PC, lors de son XVIIe congrès ; il en était le membre le plus jeune. L’année suivante, il entra au Bureau confédéral de la CGT et en 1967, il accéda à sa responsabilité majeure.
 

Sécrétaire général de la CGT, en première ligne en mai 68

Tout alla pour lui désormais très vite car se posa peu après le problème de la succession de Benoît Frachon*. Georges Séguy fut élu secrétaire général de la CGT lors de son XXXVIe congrès (11-16 juin 1967), alors que Benoît Frachon en devenait le président. Souffrant de soucis de santé depuis 1966, Benoît Frachon aurait évoqué « une fois, très vaguement sa succession au secrétariat général lançant deux prénoms Henri (Krasucki) ou Georges (Séguy) » 
Benoît Frachon devenu président de la CGT, tout comme Maurice Thorez l’avait été quelques années plus tôt du PC, n’envisageait pas sa mise à la retraite. On s’en rendit compte quelques mois plus tard, durant Mai 68, où Benoît Frachon fut aux côtés de Georges Séguy durant toute la durée des évènements. Il participa à la délégation de la CGT qui, composée de lui-même, Georges Séguy, André Berteloot, René Buhl, Henri Krasucki et Jean-Louis Moynot, s’assit à la table des négociations au ministère du Travail, rue de Grenelle le 25 mai ; Benoît Frachon tint d’ailleurs à déclarer, en préambule, sa fierté à être le seul syndicaliste à avoir participé à la rencontre de Matignon en 1936. Selon le témoignage de Georges Séguy, ce fut lui-même qui détermina les grandes lignes de l’ordre du jour sur les négociations de Grenelle. Elles s’organisèrent sur les quatre points suivants : les salaires et leurs conséquences sur les retraites ; les conditions de travail et notamment la réduction de la durée du travail ; les Ordonnances Jeannenney qui, prises en août 1967, bouleversaient l’organisation de la Sécurité sociale et sa gestion, en particulier au détriment de la CGT. La question des droits syndicaux, des libertés syndicales constituait le quatrième point de l’ordre du jour.
La négociation dura jusqu’au 27 mai en s’accélérant dans les dernières heures puis Georges Séguy et Benoît Frachon se rendirent aux usines Renault à Billancourt (Seine) pour rendre compte des résultats des négociations. Cet épisode suscita sur le moment et ensuite de nombreuses polémiques : les deux dirigeants syndicaux qui auraient essayé de faire accepter par les ouvriers de Billancourt les résultats obtenus à Grenelle se seraient vu essuyer un refus de la « base », désireuse de poursuivre la lutte. Cette vision des choses a été remise en cause par Antoine Prost (op. cit.) pour qui des militants aussi chevronnés que Georges Séguy et Benoît Frachon ne pouvaient à ce point ignorer les réactions de leur base : jamais ils ne se seraient ainsi exposés à des critiques émanant d’elle. Georges Séguy avait toujours dit que les résultats seraient soumis à la base, ce qui ne signifiait nullement qu’il pensait que les ouvriers de Renault allaient reprendre le travail. Enfin, la CGT avait appelé le matin même à la poursuite de la grève. Quoi qu’il en soit, ce meeting de Renault marqua un tournant dans les grèves de 1968 ; il fut perçu dans l’opinion comme un échec gouvernemental sur le constat de Grenelle. Dès lors, les grèves continuèrent et les négociations se poursuivirent durant plusieurs jours. On ne reviendra pas ici sur les résultats obtenus durant ces semaines cruciales, toutefois de l’aveu même de Georges Séguy, les grèves ne purent faire revenir le gouvernement sur les Ordonnances Jeannenney : cet élément, trop souvent occulté, constitua pour le secrétaire général de la CGT « un des mauvais souvenirs de la négociation de Grenelle ».
A l’issue de Mai 1968 et jusqu’en 1972, la CGT bénéficia de 300 000 adhésions nouvelles. L’arrivée de cette génération militante contribua au rajeunissement des cadres et au remplacement progressif des responsables issus de 1936. De ce point de vue, l’accession à la direction de la CGT de Georges Séguy, dont l’autorité sortit renforcée de Mai 1968, symbolisa bien ce changement même si, formellement, il s’était produit un an plus tôt.
Un rapport de Gaston Plissonnier non daté, mais rédigé au moment de l’« Affaire Marchais » en 1978, apporte des précisions sur les positions prises par Georges Séguy quand se posa, à la tête du Parti communiste en 1970, la question de la succession de Waldeck Rochet. Ce dernier, on le sait, était malade. « Lors de conversations privées à son domicile, Waldeck évoquait ce souci de la succession, d’autant qu’il se sentait faiblir. Commentant les diverses éventualités, il aboutissait toujours à l’idée que Georges Marchais pourrait être élu Secrétaire général adjoint lors du XIXe congrès.. .Évidemment, il était difficile à Georges de se proposer lui-même. C’est alors que j’ai eu des conversations personnelles avec la plupart des membres du Bureau politique de l’époque, en exposant aux camarades l’opinion de Waldeck Rochet concernant sa succession. Jacques Duclos et Benoît Frachon avec lesquels j’ai parlé en premier – ils y avaient réfléchi étaient favorables à l’élection de Georges, de même de François Billoux, Raymond Guyot, Étienne Fajon, Georges Frischmann, Gustave Ansart, Paul Laurent. André Vieuguet et Georges Séguy ont hésité un peu, mais ont finalement admis que c’était une bonne solution. Par la suite, en cours de discussion au Bureau politique, Benoît a proposé qu’Étienne Fajon, directeur de l’Humanité, encore relativement jeune, soit élu au secrétariat où il apporterait les acquis de son expérience et de celle du Parti. » Le peu d’enthousiasme de Georges Séguy et André Vieuguet mentionné dans ce rapport ne manqua pas de laisser des traces au sein de la direction communiste.
Durant les années qui suivirent Georges Séguy défendit l’orientation du Programme commun de gouvernement, signé en juin 1972 entre le PC, le PS et les Radicaux de gauche, jusqu’à ce que sa rupture, survenue en septembre 1977, n’ouvre, pour lui comme pour la CGT, une nouvelle période. La Confédération défendit le Programme commun dans les termes suivants : « Il offre l’issue démocratique qui a tant fait défaut dans le passé et ouvre la perspective du changement réel pour les travailleurs… La CGT (qui) a contribué à son élaboration, fera tout ce qui dépend d’elle pour que se constitue le front syndical commun … et souhaite que l’ensemble des organisations syndicales s’entendent pour soutenir le programme de la gauche sur la base de leurs préoccupations syndicales communes ». Si l’unité d’action signée entre la CGT et la CFDT en 1966 avait été quelque peu malmenée durant Mai 1968 et ensuite, en particulier en raison des divergences des deux confédérations à l’égard de l’extrême gauche, l’orientation découlant du Programme commun donnait un nouvel élan à l’unité avec la CFDT et le syndicalisme enseignant. Cette orientation fut effectivement suivie par la CGT de Georges Séguy durant les années qui suivirent. Ce contexte unitaire eut des effets limités sur les adhésions puisque de 1972 à 1975 ou 1976, la CGT n’aurait recruté que 70 000 adhérents supplémentaires ; toutefois les perspectives politiques ouvertes par le Programme commun auxquelles adhérait pleinement la CGT semblaient prometteuses à court terme.
 

Le programme commun de la gauche, source de discordes

En septembre 1977, la rupture des négociations relatives à la réactualisation du Programme commun prit complètement la CGT à contre-pied. Si la CGT défendit alors des positions analogues à celles du PC sur le nombre d’entreprises à nationaliser, plusieurs responsables socialistes de la CGT se distancièrent de l’orientation confédérale. Par ailleurs, les convergences entre les positions communistes et cégétistes ne se résumèrent pas en des relations marquées en seuls termes d’alignement. Plusieurs mois après septembre 1977, le secrétaire général de la CGT fit tous ses efforts pour maintenir l’unité avec la CFDT afin de parer, sur le plan syndical, au contexte général provoqué par la rupture de l’Union de la gauche. Mais le recentrage opéré par la CFDT à partir de janvier 1978 – la CFDT se démarqua alors de tout ce qui pouvait apparaître comme un soutien au PC, tout en prenant également ses distances à l’égard de la CGT – mit cette orientation en échec. Le 7 février 1978 Georges Séguy, membre du bureau politique, était tenu au vote communiste aux élections législatives, ce qui provoqua diverses contestations au sein de la CGT : cette dernière ne pouvait, en tant que telle, avoir la même position. La défaite de la gauche à ces élections, le recentrage opéré par la CFDT placèrent la CGT en position difficile. Georges Séguy se fit alors l’artisan d’une volonté d’ouverture de la Confédération et rechercha une plus grande autonomie vis-à-vis du Parti communiste et de la Fédération syndicale mondiale. La CGT multiplia les critiques à l’égard de cette dernière, dénonça son volontarisme et se retira de son secrétariat. 
Ces problèmes – démocratie, autonomie et dynamisation de l’action – furent au cœur des débats du XLe congrès de la CGT qui se tint du 25 novembre au 1er décembre 1978 à Grenoble. Dans le but de renforcer la Confédération et de lutter contre l’isolement qui la menaçait, un recrutement plus large fut fait en direction des chrétiens et des socialistes à qui furent confiés davantage de responsabilités : leur nombre passa de trois à sept au sein de la Commission exécutive. La discussion fut également ouverte sur la question, fort ancienne, de l’indépendance syndicale. Georges Séguy fit alors ce qui pouvait apparaître comme une autocritique : « Le fait que nous ayons nous-même, dans cette période, fait de plus en plus référence au Programme commun et de moins en moins à celui de la CGT a pu contribuer, même si ce fut à notre corps défendant, à entretenir la confusion (entre le PC et la CGT). Que cela ait eu des conséquences négatives au niveau de l’action revendicative, c’est incontestable… (Les luttes) qui se rattachaient à la perspective du changement (…) ont pu donner l’impression d’une action revendicative très globalisée et politisée, s’éloignant des préoccupations quotidiennes et immédiates des travailleurs qui relèvent de la responsabilité première du syndicat. Nos réactions à cette propension n’ont pas réussi à la rectifier complètement ».
Au sein de la CGT se produisit un clivage entre les responsables qui, comme Georges Séguy, étaient partisans d’une plus grande ouverture et ceux qui, comme Henri Krasucki, campaient sur une « ligne de forteresse » ; selon le témoignage ultérieur d’Étienne Deiss, non communiste et trésorier de la CGT de 1977 à 1985, Georges Séguy avait alors espéré que le congrès de la CGT contribuerait à modifier l’orientation du PC. Le témoignage ultérieur de Georges Séguy confirme cette version des choses : il s’efforça alors de « soustraire » la CGT à l’influence du Parti communiste ou du moins des aspects de son orientation les plus outranciers. Rappelons que le PC recueillait alors autour de 20 % des voix aux élections : tout ceci se passait avant son décrochement qui, survenu à partir de mai 1981, ne cessa de s’aggraver durant les deux décennies qui suivirent.
Cette tentative d’influer sur l’orientation du PC par le biais syndical et d’ouvrir plus largement la Confédération fut un échec et ce fut l’inverse qui se produisit : le poids du PC se fit sentir encore davantage au sein de la Confédération. En dépit d’un nouvel accord signé entre la CGT et la CFDT le 17 septembre 1979, l’unité d’action piétina puis régressa. Les tentatives d’autonomisation de la CGT à l’égard du PC furent peu à peu reléguées à l’arrière-plan, en particulier à partir de la fin 1979 : l’URSS qui avait alors envahi l’Afghanistan fut soutenue en ce sens par Georges Marchais, secrétaire du PC, dans une intervention, retentissante faite à Moscou le 11 janvier 1980. Au sein de la CGT, cette déclaration suscita l’opposition des dirigeants socialistes ainsi que de certains responsables communistes, parmi lesquels Jean-Louis Moynot et Christiane Gilles, soit la moitié du bureau confédéral. Georges Séguy proposa que le bureau confédéral s’abstienne de prendre position et la décision fut finalement prise d’envoyer une délégation en Afghanistan pour information. Cette position fut sévèrement condamnée par la CFDT ; dès lors, tout ce qui pouvait encore rapprocher les deux confédérations tendit à disparaître.
Cette accumulation de problèmes rendit particulièrement difficile la position de Georges Séguy et l’amena à annoncer son départ en octobre 1981. Il aura engagé la Confédération dans une profonde démocratisation interne, qui permet entre autres l’émergence de nouveaux moyens d’expression directe des travailleurs. L’exemple le plus significatif de cette évolution est le soutien apporté par la CGT à la radio libre (donc illégale) « Lorraine Cœur d’acier » pendant et après la lutte des sidérurgistes de Longwy (première émission le 17 mars 1979, dernière émission le 5 juillet 1980). Confronté à l’opposition du groupe refusant cette démocratisation du syndicat, il doit se retirer en juin 1982 et laisser la place à Henri Krasucki, après quinze ans à la direction de la principale confédération syndicale française.

 

Une « retraite » précoce mais un homme engagé jusqu’à la dernière seconde 

Faut-il voir dans la tradition du départ en retraite des cheminots à cinquante-cinq ans la vraie raison du départ de Georges Séguy ? Sa fatigue fut également évoquée. Toutefois, si les orientations approuvées lors du congrès de Grenoble s’étaient concrétisées, la concordance entre ses idées et les possibilités d’agir aurait sans doute été la plus forte. Dans quelle mesure Georges Séguy ne paya-t-il pas les conséquences de ses efforts et d’abord de son échec à mettre en œuvre la politique d’ouverture qu’il défendait depuis trois ans ? Lors du Comité confédéral national tenu en octobre 1981, il affirma son parfait accord avec l’orientation confédérale. Ultérieurement, Étienne Deiss contesta cette affirmation : le secrétaire général s’était efforcé d’infléchir la politique sectaire menée par le PC depuis septembre 1977 mais « le Parti n’a pas changé sa ligne. Et quand Séguy a vu qu’il était battu, il en a tiré les conséquences ». Son départ s’accompagna d’une marginalisation systématique, au sein de la CGT, de « tous ceux qui étaient sur une ligne d’ouverture ». Il semble bien que l’arrivée aux commandes d’Henri Krasucki s’explique par la volonté d’une reprise en main de la CGT par le Parti communiste même si cette hypothèse reste à confirmer ; le successeur de Georges Séguy se refusa toujours de témoigner sur cet épisode.
Après son départ du secrétariat général de la CGT, Georges Séguy continua de militer : il resta à la Commission exécutive de la CGT de 1982 à 1992 et fut le principal animateur de l’Appel des Cent pour la paix et le désarmement, rassemblement de personnalités issues de divers horizons. Par ailleurs, il s’impliqua profondément dans la démarche qu’entreprit alors la CGT pour rechercher son histoire. Ce fut en effet en 1982 que la CGT constitua un Service confédéral d’archives : une première tentative de ce type, qui avait eu lieu en 1937, cassée nette par la Seconde Guerre mondiale, était restée sans lendemain. C’est également en 1982 que fut mis sur pied l’Institut CGT d’histoire sociale, sous la présidence de Georges Séguy, ainsi que plusieurs Instituts régionaux : toutes ces structures organisèrent et impulsèrent de nombreuses recherches sur l’histoire de la Confédération. Georges Séguy participa activement à cette démarche et contribua à ce que la CGT prenne en charge son histoire. 
 
En juin 2016, georges Séguy est arborait dans sa maison de retraite un T-shirt Info’Com-CGT sur lequel figurait un dessin de Babouse et ce slogan :  »Pas de retrait, pas de trêve ! » en soutien aux manifestants qui exigeaient le retrait de la ‪Loi El Khomri « … on imagine alors ce qu’il aurait pensé du tweet de Manuel Valls qui déplore cyniquement « la disparition d’une grande figure du syndicalisme et des luttes sociales dans notre pays »
 
Georges Séguy s’était marié le 30 avril 1949 avec Cécile Sedeillan ; ils eurent trois enfants. Sa fille Danielle travaille dans l’encadrement d’art, ses fils Claude et Michel sont respectivement photograveur et ingénieur EDF. 

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Reprise d’un article paru dans l’Humanité et qui a suscité des commentaires d’un lecteur, suivi d’un débat entre nous

Posté par jacques LAUPIES le 15 août 2016

Terrorisme. Comprendre pour déjouer ses pièges
latifa madani, elsa sabado, vadim kamenka, marc de miramon
Jeudi, 4 Août, 2016
Humanité Dimanche

Reprise d'un article paru dans l'Humanité et qui a suscité des commentaires d'un lecteur, suivi d'un débat entre nous dans POLITIQUE

afp

Les attaques tous azimuts de Daech laissent peu de répit, engendrant des réactions souvent bien éloignées de la raison. Or vaincre l’horreur implique d’en saisir d’abord les origines et les engrenages. Tentative en cinq points.

1/ La France n’est pas la seule visée 

À lire les médias français ou écouter les réactions politiques, la France serait la principale cible des groupes terroristes islamistes. C’est oublier les pays au Moyen-Orient, en Asie et en Afrique qui connaissent ce phénomène depuis des décennies et où les attentats sont devenus presque quotidiens. En 2014, 15 538 personnes ont été tuées en Irak. Des chiffres comparables aux années terribles de 2004 à 2007 où sévissait la guerre civile. Cette nouvelle escalade avait été illustrée début juillet avec plus de 200 morts dans un quartier chiite de la capitale. Pour la chercheuse Myriam Benraad, spécialiste de l’Irak (1) à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM), « plus l’organisation “État islamique” perd du territoire, plus elle renoue avec l’action clandestine et les attentats-suicides qui étaient le mode opératoire privilégié de ses premières années en 2004-2006. Cet attentat se situe dans la continuité de sa stratégie qui visait d’abord et spécifiquement les chiites, considérés par les djihadistes comme des “rejectionnistes” – qui rejettent l’orthodoxie sunnite – et sont donc des mécréants au même titre que les chrétiens ou les Yezidis ».

Une étude publiée par les organisations Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire, Physicians for Social Responsibility et Physicians for Global Survival estime que la « guerre contre le terrorisme » lancée par les États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001 a causé en douze ans la mort d’au moins 1,3 million de personnes dans trois pays : Irak, Afghanistan et Pakistan. « Une estimation basse », selon ces organisations, car ce rapport ne tient pas compte d’autres pays en conflit : Yémen, Somalie, Libye, Syrie, Nigeria, Mali, Soudan. Rien que pour ce dernier, 300 personnes ont été tuées à la mi-juillet dans la ville de Juba. Malgré le cessez-le-feu et l’indépendance, la guerre n’a jamais cessé (50 000 morts depuis 2013). Au Nigeria, Boko Haram, qui a fait allégeance à Daech, a tué près de 4 000 civils en 2015. AQMI (al-Qaida au Maghreb islamique) a accru ses actions en Afrique de l’Ouest depuis quelques mois, avec des attaques menées à Ouagadougou, Bamako et Grand-Bassam. Dans son rapport annuel sur le terrorisme paru en juin, le département d’État américain constate que, après avoir subi de nombreux revers, al-Qaida bénéficie toujours de soutiens financiers en Arabie saoudite, et ses franchises continuent de s’étendre en Asie et en Afrique. AQMI, en dépit de l’intervention française dans le nord du Mali en 2013, redouble d’activité dans cette région et dans le centre du pays.

« Contrairement à ce que ses partisans veulent nous faire croire, ils ne représentent pas les populations locales des territoires occupés. En vérité, leur seul projet, c’est la mort généralisée, y ­compris pour les populations sunnites qu’ils prétendent représenter, mais qu’ils tuent et décapitent sans discrimination si ces derniers ont le malheur de défier leur projet. Dans les territoires reconquis en Irak et en Syrie, on a trouvé des charniers », explique Myriam Benraad.

Pour ce qui est de la symbolique de frapper des chrétiens, cette logique de l’EI en Irak et en Syrie pour mieux déstabiliser l’État n’est pas neuve, nous rappelle Christophe Ayad (2) : « Elle a été expérimentée dès les années 1970 par les groupuscules islamistes en Égypte, berceau du djihadisme moderne et siège de la plus importante communauté chrétienne du monde arabe, les Coptes, qui représentent 5 % à 10 % de la population (9 millions d’habitants). »

2/ Pourquoi la France est-elle une cible privilégiée ? 

La France est le pays « le plus menacé » par l’organisation terroriste « État islamique », estimait au mois de mai dernier le patron de la DGSI, Patrick Calvar, à l’occasion de son audition par la Commission de la défense nationale et des forces armées. Un constat opéré de longue date par les spécialistes du renseignement, et qui ne s’appuie pas uniquement sur l’observation et la surveillance des contingents de djihadistes tricolores partis ­combattre en Syrie, mais également sur les déclarations des cadres de l’EI. Dès le 22 septembre 2014, soit trois jours après les premiers bombardements français contre Daech en Irak, le porte-parole du groupe, Abou Mohammed Al ­Adnani, diffusait le communiqué suivant : « Si vous pouvez tuer un incroyant américain ou européen – en particulier les méchants et sales Français – ou un Australien ou un Canadien, ou tout (…) citoyen des pays qui sont entrés dans une coalition contre l’“État islamique”, alors comptez sur Allah et tuez-le de n’importe quelle manière. » Une spécificité qui répond avant tout à un objectif tactique : l’EI tente d’attirer le maximum de combattants étrangers dans ses rangs, et la France compte la plus importante communauté musulmane d’Europe, en partie issue d’un processus de décolonisation douloureux et complexe. Dans la logique de ces organisations djihadistes, qu’elles s’appellent Daech, al-Qaida (al-Nosra en Syrie) ou Ahrar al-Sham, peu importe la réalité d’une politique étrangère vendue aux intérêts des pétromonarchies sunnites, et donc objectivement favorable à la guerre par procuration menée contre le régime syrien (qualifié d’alaouite) ou irakien (dominé par les chiites) : l’Arabie saoudite ou la Turquie, qui a servi de base arrière aux combattants de Daech, sont ainsi régulièrement prises pour cible… Ainsi, Patrick Calvar avertissait lors de cette même audition du danger représenté par al-Qaida, un groupe terroriste qui a « besoin de redorer son blason ». Pourtant, à l’instar de la Turquie ou du Qatar, la France a protesté lors du classement par les États-Unis du Front al-Nosra parmi les organisations terroristes, au prétexte que ce groupe ferait, dixit l’opposition syrienne soutenue par le Quai d’Orsay et Laurent Fabius, « du bon boulot » sur le terrain face à l’armée syrienne. C’est cette même organisation, qui vient d’officialiser une rupture de pure forme avec al-Qaida, qui fournit l’essentiel des combattants encerclés dans une partie d’Alep par les forces loyalistes.

3/ Pourquoi la France fabrique-t-elle des djihadistes  ?

Pourquoi les sirènes de Daech séduisent-elles des jeunes ayant grandi sur le territoire français, fréquenté les mêmes écoles, clubs de foot ou associations que ceux qu’ils tuent parce que « kouffar » (mécréants) ? L’analyse du pape ­François semble pertinente : « ­Combien de nos jeunes Européens avons-nous abandonnés sans travail, sans idéal ? Ils partent et ils s’enrôlent. Le terrorisme grandit aussi lorsqu’il n’y a pas d’autres options, tandis que, au centre de l’économie mondiale, il y a le dieu argent, et non la personne, l’homme et la femme. Voilà déjà le premier terrorisme. »

Pour diagnostiquer le mal dans le détail, chaque docteur ès islamisme y va de son analyse. Pour Gilles Kepel, spécialiste de l’islam politique à Sciences-Po, l’école faillit à sa mission : amener à l’emploi. La culture républicaine est ainsi disqualifiée, jetée avec l’eau du bain, et remplacée, chez une partie des exclus du système, par l’idéologie salafiste. Rejetant la démocratie, la laïcité, l’égalité homme-femme dans le camp de la « mécréance », elle a fait le lit de l’organisation « État islamique ».

Le politologue Olivier Roy voit plutôt une rupture générationnelle entre les immigrés de la première et de la seconde génération, qui joue également pour les convertis « de souche ». Sa formule, désignant notre problème comme une « islamisation de la radicalité », a fait mouche. En arrière-fond, il désigne notamment comme responsable l’absence de transmission de la religion.

Quant au sociologue Farhad ­Khosrokhavar, il met en garde contre une idéologie républicaine frontale, assimilationniste, une vision inflexible de la laïcité, qui, conjuguée avec le maintien hors du système du travail d’une partie de la population des banlieues, constituerait un terreau fertile pour l’organisation terroriste. Le faisceau d’explications est riche, mais une chose est sûre : la situation sociale sinistre, l’aggravation des inégalités et des discriminations et l’absence de perspective crédible d’un monde meilleur jouent à plein pour le camp du nihilisme.

 4/ Et la religion dans tout ça  ?

En quoi la religion musulmane a-t-elle à voir avec les attentats terroristes ? Radical, violent, dévoyé… De jour en jour, ces qualificatifs sont indexés à l’islam. Aussi, lorsque, le 26 juillet à Saint Étienne-du-Rouvray, le père ­Hamel a été tué au nom d’Allah dans son église pendant la messe, un pas a été franchi dans l’horreur ressentie. Mais, à l’inverse de l’effet recherché par l’organisation « État islamique » (Daech), le dialogue interreligieux a repris de la vigueur.

Des plus hautes instances chrétiennes et musulmanes jusqu’aux paroisses de villages, des voix s’élèvent pour lever les amalgames. Ne pas tomber dans le piège, lutter contre la tentation de la haine, resserrer les liens… ont dit à l’unisson les musulmans dans les églises et les chrétiens dans les mosquées, juifs et non-croyants à leurs côtés.

Le Conseil français du culte musulman et le recteur de la mosquée de Paris ont rappelé les versets coraniques et la tradition prophétique qui condamnent et sanctionnent le meurtre sans ambiguïté : « Tuer un innocent, c’est tuer l’humanité entière. » Le plaidoyer du pape François à son retour des Journées mondiales de la jeunesse de Cracovie a été relayé dans le monde entier : « Il n’est pas exact de dire que l’islam c’est le terrorisme, il n’est pas juste d’associer islam et violence. »

C’est pourtant cette religion que prétendent incarner les djihadistes de Daech et c’est en son nom qu’ils recrutent, qu’ils combattent et qu’ils tuent. Comment et pourquoi en est-on arrivé là ?

« Ces cinquante dernières années, le wahhabisme d’Arabie saoudite et la mouvance des Frères musulmans née en Égypte ont entrepris, grâce à l’argent du pétrole, une réislamisation conservatrice pour mobiliser les imaginaires et contrôler les sociétés jusque parfois au passage à l’acte de violence », explique l’islamologue Rachid Benzine. Les guerres interventionnistes des Occidentaux ont fini par produire le « daechisme », « une idéologie qui aurait réponse à tout et qui se déploie tel un nuage radioactif sur le territoire des esprits dans de nombreux pays. On ne doit pas ignorer la puissance de cette idéologie qui a su capter les “printemps arabes” et qui séduit des jeunes aux profils divers et du monde entier », poursuit Rachid Benzine.

Dès lors, comment réhabiliter une religion pratiquée jusque-là en majorité de façon paisible et éclairée quand le salafisme wahabbite, considéré comme quasi hérétique jusqu’aux années 1960, tend à devenir la norme ?

De nombreux citoyens, français ou non, musulmans de foi ou de culture, sortent de leur silence, relatif et assumé. Ils refusaient l’injonction à se « désolidariser » parce qu’assignés « musulmans » et « différents ». Mais aussi, expliquent les initiateurs d’une tribune publiée dans le « JDD » du 31 juillet 2016, « parce que, en France, la religion est une affaire privée ». Or, aujourd’hui, poursuivent-ils, « l’islam est devenu une affaire publique ». Les signataires, essentiellement des cadres, chefs d’entreprise et universitaires, appellent donc à refonder l’islam de France.

Cela aidera peut-être à recoller quelques morceaux des failles qui déchirent la société, mais comment arrêter le « nuage radioactif » tant que le contexte socio-politique qui a conduit à son émergence perdure ? Pendant que politiques et médias dans leur majorité attisent les tensions, les initiatives de fraternisation et de concorde œcuménique font du bien. Mais elles ne suffisent pas pour faire face aux multiples périls qui montent.

 5/ Et si la politique retrouvait sa finalité  ? 

Sortir du registre de l’émotion, en finir avec les surenchères guerrières et sécuritaires, la stigmatisation et la fabrique de boucs émissaires. « Les déchirements français entrent dans le plan de Daech. Ne lui faisons pas ce cadeau. Notre raidissement est son carburant », prévient Rachid Benzine. « Le pire serait de réduire au silence la raison et d’empêcher la compréhension de ce qui peut paraître incompréhensible », prévenait le philosophe André Tosel après l’attentat de Nice (« HQ » du 18 juillet 2016).

Il reste que les réponses sont à envisager et à mener dans plusieurs directions.

À commencer par le contrôle du commerce des armes et la politique étrangère de la France. Deuxième vendeur d’armes au monde avec l’Arabie saoudite comme premier client, la France doit revoir complètement sa politique et intensifier plutôt ses efforts pour la paix au Moyen-Orient et dans le monde. Elle gagnerait aussi à mener une autre politique migratoire. « L’accueil généreux de réfugiés représenterait une réponse efficace à la stratégie de l’EI, à l’inverse le rejet des réfugiés est une réponse perdante », selon l’anthropologue Scott Atran.

De nombreux spécialistes évoquent tour à tour le rôle de l’école ou celui des médias. Une étude du Centre de recherche et d’action sociales (­CERAS) des jésuites d’avril 2016 sur « l’école contre la fascination pour le djihad » relève que « la fraternité – le rapport aux autres – n’est peut-être pas la valeur la plus à même de détourner les jeunes du djihadisme. L’école aurait avantage à travailler le rapport à soi et le rapport au monde »

Le sociologue Michel Wieviorka plaide, lui, dans l’« HQ » du 28 juillet 2016, pour « la nécessaire reconstruction du lien social et d’une conflictualité qui débouche sur autre chose que la violence ».

Lever une nouvelle espérance, énoncer des perspectives, penser l’avenir… les pistes émises par les observateurs et les chercheurs ne sont pas encore inscrites dans le logiciel des politiques, ou si peu.

Pourtant, la question majeure est politique, affirme le philosophe Roland Gori à « Politis » (21 juillet 2016) : « Il ne faut pas que Daech nous cache les autres périls : la montée du FN, la tentation des extrêmes, le repli sur nous-mêmes. Et que le problème Daech nous empêche de voir que la question majeure, c’est que nous n’arrivons pas à trouver d’alternative politique qui nous permette de transformer les frustrations et les colères des citoyens en force politique. Notre travail consiste donc à démasquer la question politique qui se cache derrière le religieux, le communautaire. Et ensuite, s’en saisir à bras-le-corps. Ce qui veut dire qu’il faut signer l’acte de décès du néolibéralisme, en urgence, en état d’urgence. »

(1) « Le Figaro » du 3 juillet. (2) « Le Monde » du 18 juillet.
 
 
 

 

D’al-Qaida à Daech, en passant par le « Front Fateh al-Cham »

 
On a connu divorce plus houleux : voilà donc que la branche syrienne d’al-Qaida, le Front al-Nosra, annonce sa « rupture » (sic) avec l’organisation historique fondée par Oussama Ben Laden, et sa refonte dans un nouveau « Front », intitulé « Fateh al-Cham » (Conquête du Levant). La séparation, plus qu’amicale, s’opère avec la bénédiction d’Ayman Al-Zawahiri, l’actuel chef d’al-Qaida, et vise à atténuer la réputation sulfureuse de l’organisation classée en 2012 parmi les organisations terroristes, à l’heure où une partie de ses combattants est encerclée par l’armée syrienne à Alep. La perte des quartiers tenus par l’opposition dans la grande ville du Nord signerait probablement le début de la fin de la guerre civile et constituerait une gifle pour les sponsors étrangers du désormais ex-Front al-Nosra, Turquie et Qatar en tête. Ce changement cosmétique ne doit cependant pas masquer l’essentiel : les trois organisations terroristes proviennent d’une même matrice. Avant de s’autoproclamer « État islamique », Daech (l’acronyme arabe de l’État islamique en Irak et au Levant) portait fièrement le drapeau d’« al-Qaida en Mésopotamie », et sa rupture avec les émules de Ben Laden, à la mi-2013, relève davantage d’une guerre de leadership entre l’Égyptien Ayman Al-Zawahiri et l’Irakien Abou Bakr Al-Baghdadi, ce dernier n’ayant pas attendu le feu vert de sa hiérarchie supposée pour lancer ses fanatiques à la conquête du désert syrien.

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