• Accueil
  • > Archives pour le Mercredi 1 mars 2017

Le coup de froid mondial sur les salaires annonce l’orage économique

Posté par jacques LAUPIES le 1 mars 2017

 

Pouvoir d’achat
Sébastien Crépel
Mardi, 28 Février, 2017
L’Humanité

L’Organisation internationale du travail (OIT) alerte sur le ralentissement de la croissance des rémunérations, qui a atteint « son niveau le plus bas depuis 2012 ». Un détournement des richesses au profit du capital qui fait courir un risque de déflation mortel pour l’activité.

Ce refroidissement est particulièrement marqué dans les pays d’Asie mineure et d’Asie centrale (+3,4 % en 2015 contre +5,5 % en 2012) et du Proche-Orient (+2,1 % contre +5 % en 2012), et, dans une moindre mesure, dans la zone Asie-Pacifique (+4 % contre + 4,5 % en 2012), mais aussi dans les Etats d’Afrique (+2 %, après +3,8 % en 2012). Plus grave, les salaires sont carrément en chute libre en Amérique latine (-1,3 % en 2015 après +2,4 % en 2012), plombés notamment par la crise au Brésil qui pousse les salaires à la baisse (-3,7 % dans ce pays), et, de façon plus accentuée encore, en Europe de l’Est (-5,2 % après +6,6 %) où, cette fois, la Russie en récession entraîne ses voisins dans sa chute (les salaires y ont dégringolé de 9,5 % en 2015).

La France à la traîne de l’Allemagne et des états-Unis

Au final, les seuls « bons élèves », au moins en apparence, sont l’Amérique du Nord, avec + 2 %, en forte hausse sur 2012 (+ 0,4 %) et surtout sur 2011 (les salaires avaient alors reculé de 0,3 %), et l’Europe de l’Ouest, avec 1,5 % de hausse moyenne des rémunérations en 2015 après deux années de hausse modérée en 2013-2014 (respectivement +0,2 et +0,7 %) et trois ans de recul net des salaires en 2010, 2011 et 2012 (respectivement -0,2 %, -0,7 % et -0,8 %). Cette dernière tendance s’explique toutefois par les performances des premiers de la classe, Etats-Unis et Allemagne, où les salaires ont plus fortement progressé que la moyenne (respectivement +2,2 et +2,8 % en 2015), tirant l’ensemble des pays de leurs zones vers le haut. Mais les disparités restent fortes au sein de ces dernières.

La croissance des salaires en France marque ainsi fortement le pas par rapport au voisin d’outre-Rhin, avec seulement +1,1 % en 2015, une performance certes en progrès sur 2014 (+0,8 %) mais de moitié inférieure à celle de 2013 (+2,1 %) où l’hexagone faisait alors bien mieux que l’Allemagne (+0,5 %). Pour l’économiste et syndicaliste CGT Nasser Mansouri, ce retournement s’explique par « le regain des luttes en Allemagne après des années d’austérité salariale, et qui se sont traduites par la mise en place d’un salaire minimum » qui n’existait pas jusqu’alors, à la différence du Smic français. Si, vue avec un recul de dix ans, la France se situe plutôt dans la moyenne haute des pays de l’OCDE en matière d’augmentation des salaires (+6 % depuis 2006), à mi-chemin de l’Allemagne (+7 %) et des Etats-Unis (+5 %), quand d’autres pays comme le Japon, l’Italie ou le Royaume-Uni ont vu leur salaire moyen reculer sur la même période (avec respectivement -2, -6 et -7 %), notre pays se situe loin derrière la tête de peloton des pays de l’OCDE comme l’Australie (+ 10 % de salaire moyen depuis 2006) ou le Canada (+ 9 %). « A la différence de l’Allemagne, la modération salariale continue en France. Certes, le gouvernement a été contraint de dégeler le point d’indice des fonctionnaires mais nous ne sommes pas sortis de la déflation salariale », constate Nasser Mansouri.

Affaiblissement des institutions du travail

Or celle-ci, avertit l’OIT, menace de se transformer en déflation tout court si le cycle baisse des salaires-baisse de la demande-baisse des prix venait à s’enclencher pour de bon, rendant la spirale incontrôlable et entraînant alors toute l’économie vers le fond. « Dans une situation où le risque de déflation s’est accru dans de nombreux pays, la chute des salaires devient elle-même un facteur de risque notable, potentiellement porteur d’une spirale déflationniste des salaires et des prix », s’inquiète ainsi le rapport.

Cette épée de Damoclès qui pèse sur l’économie mondiale n’est pourtant pas le simple fruit des circonstances, à en croire l’OIT. Car si la modération des prix a pu jouer le rôle de frein pour les salaires, elle n’est pas le seul facteur : « Dans la majorité des pays, la croissance des salaires au cours des dernières décennies est restée en-deçà de celle de la productivité du travail, avec pour conséquence une chute de la part des salaires dans la valeur aoutée », observe l’OIT. Traduction : dans un contexte de modération des prix et des salaires, le capital en a profité pour se tailler la part du lion dans le partage des richesses au détriment du travail. L’OIT identifie à cela plusieurs causes : « Mondialisation, progrès technique », mais aussi « affaiblissement des institutions du marché du travail » (au rang desquelles on peut compter les législations de la protection de l’emploi, les systèmes de protection sociale, les instances de négociation sociale, les politiques de l’emploi etc.) et « pression accentuée des marchés financiers pour allouer les surplus des grandes entreprises aux investisseurs ».

Pour sortir de cette spirale dangereuse, l’OIT en appelle à une « coordination des politiques salariales à l’échelle mondiale » de manière à ce que, dans les pays dont « l’économie peut l’assumer, une croissance plus forte des salaries (soit) soutenue ou stimulée ». Cela passe en particulier, souligne l’OIT, par le renforcement des « institutions et (des) politiques du marché du travail – comme le salaire minimum et la négociation collective – afin que les augmentations de salaire reflètent mieux les gains de productivité ». Chacun interprétera à sa guise ces recommandations selon les différents contextes nationaux. Mais impossible de ne pas voir dans l’appel à privilégier « la négociation collective (…) à l’échelle nationale, du secteur ou de la branche d’activité », de préférence à la négociation « à base étroite (…) au niveau de l’entreprise ou de l’établissement », un désaveu implicite de la loi travail qui fait désormais primer cette dernière dans la hiérarchie des normes sociales en France.

la hausse des salaires profite d’abord aux mieux payés

La panne préoccupante de la progression moyenne des revenus mise en évidence par l’OIT est encore aggravée par les inégalités salariales. Une fraction seulement des salariés parmi les mieux payés capte une bonne part de la rémunération globale. « En Europe, les 10 % les mieux payés perçoivent en moyenne 25,5 % de la masse salariale totale de leur pays, soit presque autant que les 50 % les moins bien rémunérés », relève ainsi l’Organisation internationale du travail. La part du salaire global captée par les 10 % les mieux payés est encore plus forte au Brésil (35 % du salaire total), en Inde (42,7 %) et en Afrique du Sud (49,7 %).

Publié dans POLITIQUE | Commentaires fermés

 

Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus