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Lire « le Capital », un appel au possible du XXIe siècle

Posté par jacques LAUPIES le 15 mars 2017

 

Jérôme Skalski
Mardi, 14 Mars, 2017
L’Humanité

La publication aux Éditions sociales de la nouvelle traduction du Livre I du Capital, dans le cadre de la Grande Édition de Marx et d’Engels (Geme), est l’occasion de découvrir ou de redécouvrir la pensée du philosophe et militant révolutionnaire disparu le 14 mars 1883.

C’est à quelques pas de l’hôtel de ville de Hambourg, au numéro 26 de la Bergstrasse, dans le prolongement du Jungfernstieg, boulevard naguère planté de tilleuls longeant le romantique embarcadère de la Binnenalster, qu’est publié chez Otto Meisner, en septembre 1867, le Livre I du Capital, de Karl Marx. Venu au printemps discuter de son manuscrit avec son éditeur dans la ville où son compagnon d’exil parisien, le poète Heinrich Heine, découvrit sa vocation littéraire, le révolutionnaire allemand en profita pour rendre visite quelques jours à Hanovre à l’un de ses amis, le docteur Ludwig Kugelmann. De retour à Londres, Marx conseille à l’épouse de ce dernier, par lettre, une « recette » pour lire cet ouvrage « qui requiert du temps pour être digéré » : commencer par les chapitres consacrés à « la journée de travail, la coopération, la division du travail et le machinisme et enfin l’accumulation initiale ». Il s’agit des chapitres 8, 11, 12, 13 et 24 de l’édition revue et corrigée de sa traduction française réalisée sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre, publiée récemment aux Éditions sociales dans la collection « les Essentielles » (1). Une « recette » à suivre dont quelques éclairages sur l’œuvre permettront de mieux apprécier l’utilité.

« Au milieu des années 1970, Lucien Sève était très désireux de publier aux Éditions sociales ce que l’on a appelé les “Grundrisse” de Marx, manuscrit préparatoire du Capital écrit entre 1857 et 1861 », explique Jean-Pierre Lefebvre. « À la suite de quoi, ayant introduit dans cette traduction un certain nombre d’innovations terminologiques, une harmonisation s’imposait concernant le premier livre du Capital lui-même, dont finalement une nouvelle traduction en français est parue en 1983, base de la retraduction actuelle », précise-t-il. Après plus de trente ans, « le temps a fait son travail » pour que soit reconnue la légitimité d’un certain nombre de ruptures avec les usages prévalant jusqu’alors, souligne le traducteur : « La retraduction du Capital a permis de reprendre un certain nombre de choix de telle sorte que les identités conceptuelles, quasi algébriques, du texte originel de Marx soient restituées avec encore plus de netteté. »

Un livre plein d’ouvertures et de champs d’analyse à poursuivre

Cet effort, qui permet de souligner la rigueur de l’édifice théorique de l’analyse du pivot du mode de production capitaliste que Marx a appelé le « mode de production immédiat du capital », n’a pas, en effet, qu’un intérêt au point de vue de l’érudition. Il est un biais pour se saisir de la scientificité d’une théorie critique qui a su, entre autres découvertes, cerner le concept central de « survaleur » comme source ou essence du profit, de la rente, de l’intérêt et du crédit dont l’éparpillement et la prolifération des formes masquent le mécanisme de l’exploitation salariale propre au régime capitaliste et son foyer génétique.

Dans la perspective de Marx, il ne suffit pas d’exposer le fait criant de l’inégalité au sein des sociétés modernes, encore faut-il expliquer ses causes pour pouvoir agir sur lui. Afin d’élaborer une stratégie de résistance efficace à leurs effets et, au-delà d’eux, de renversement du capitalisme. Il ne suffit pas de railler le capitalisme, de le déplorer ou de le détester, pour paraphraser la formule de Spinoza, selon la position qu’on occupe, consciemment ou non, objectivement ou subjectivement, au sein de ce rapport d’exploitation de l’homme et de la nature dont la tendance prédatrice et destructrice se fait de plus en plus pressante à mesure qu’il se développe, encore faut-il le comprendre, dans la perspective d’une rupture avec sa domination historique.

Cette portée critique s’attache à tous sinon la plupart des problématiques et des concepts marxiens, qu’ils soient scientifiques – monnaie, travail abstrait, survaleur absolue et relative, salaire, etc. – ou herméneutiques. Leur mise au « travail », voire leur mise en « crise », étant l’occasion de venir bousculer bien des préjugés les concernant. En témoignent, par exemple, l’analyse que Georg Lukacs fit à partir des années 1920 de la « réification » et du « fétichisme de la marchandise », celle de David Harvey, lecteur passionné du Capital, impliquant les concepts de Marx dans le domaine de la géographie ou encore celle de Lucien Sève à propos des concepts de « personnalité » et d’« individu » chez Marx.

« Ce qui est important à comprendre, c’est que le premier livre du Capital est un livre plein d’ouvertures et de champs d’analyse à poursuivre », explique le philosophe Étienne Balibar. « C’est vrai par exemple des trois grands moments de l’analyse des luttes de classes », souligne-t-il. Analyse qui peut nous parler sans doute le plus concrètement au sein de la « double hélice » du développement indissociablement historico-théorique du Capital.

« Le premier se trouve dans le chapitre sur la journée de travail, que Marx décrit comme une guerre civile », indique Étienne Balibar, « moment machiavélien de l’analyse des luttes de classes chez Marx parce que cette guerre civile se trouve régulée par l’intervention de l’État qui impose, sous la pression des luttes de classes, les premières formes de législation du travail du fait de la tendance des capitalistes non pas seulement à épuiser la force de travail mais à la détruire ». « Le deuxième moment porte sur la question du machinisme et du type de contradictions et d’antagonismes qui se développent à partir du moment où le capital en vient à assujettir la force de travail aux exigences de la technologie », précise celui qui fut l’élève et collaborateur de Louis Althusser. « Ensuite, il y a, conclut-il, le troisième moment, celui de la tendance à l’expropriation des travailleurs qui commence en Europe avec la formation de l’État classique et qui se perpétue avec cette loi de population propre au capital, qui consiste dans la création permanente d’une surpopulation des travailleurs visant à leur mise en concurrence mais aussi dans les différentes modalités de son extension mondiale, expropriation du producteur immédiat, petit paysan et artisan indépendant. »

Enjeu et fondement des luttes pour la diminution du temps de travail, pour les salaires, pour la qualification du travail, l’éducation, la formation, contre le chômage de masse et l’exclusion, pour la maîtrise des finances publiques, des finalités de l’imposition et de la production, fondements économico-sociaux de l’impérialisme, du colonialisme, du paupérisme, de l’écoprédation, de l’exacerbation de la division culturelle et nationale du monde du travail, du bellicisme, etc., les pistes ouvertes dans le Livre I du Capital nous ramènent en effet tout droit au présent – on trouve même des analyses concernant la malbouffe et la falsification alimentaire dans le Capital (2) –, à la compréhension de notre actualité, ainsi que le montre également le philosophe allemand Michael Heinrich.

Le livre de Marx allait devenir monde dans un fracas échevelé

« Les travailleurs n’ont rien à perdre que leurs chaînes, ils ont un monde à gagner », écrivait fiévreusement le jeune Marx à la veille de la révolution de 1848. S’il est un ouvrage démontrant la nécessité du mode de production capitaliste, le Capital que Marx fit publier alors qu’il allait atteindre l’âge de 50 ans est également un appel au possible. Sur le chemin qui le conduisait en steamer vers Londres depuis les pontons de Hambourg, son auteur pouvait-il s’imaginer que, détaché de lui pour aller à ses lecteurs, son livre allait devenir monde dans un fracas échevelé ? Malgré les horizons incertains de notre histoire en son tohu-bohu, son appel, écho de celui de Spartacus et de Gavroche, devient encore.

(1) Le Capital, Livre I, « Le développement de la production capitaliste », de Karl Marx, nouvelle édition entièrement revue par Jean-Pierre Lefebvre, traduction de la quatrième édition allemande. Éditions sociales, collection « les Essentielles », Paris, 2016, 944 pages, 25 euros.
(2) Chapitre 8. À partir de la page 242 de l’édition citée.
Visages multiples de Marx

Nouvel élément de l’édifice de la Geme, projet de retraduction des œuvres de Karl Marx et de Friedrich Engels des Éditions sociales, le Capital est publié dans la collection « les Essentielles ». L’ensemble du catalogue peut être consulté sur le site de l’éditeur : editionssociales.fr

Autres textes à lire ou à relire : Georg Lukács, Prolégomènes à l’ontologie de l’être social, Éditions Delga 416 pages, 23,40 euros ; Lucien Sève, Pour une science de la biographie, Éditions sociales, 2015, coll. « les Parallèles », 80 pages, 8 euros ; Étienne Balibar, Des universels. Essais et conférences, Éditions Galilée, 2016, 192 pages, 26 euros ; Michael Heinrich, Ce qu’est le Capital de Marx, suivi d’une postface d’Alix Bouffard, Alexandre Féron et Guillaume Fondu sur l’histoire des différentes traductions en français du Capital de Marx, Éditions sociales, à paraîtrele 13 avril prochain.

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