• Accueil
  • > Archives pour le Mercredi 6 septembre 2017

Se saisir des réalités et des cultures populaires progressistes

Posté par jacques LAUPIES le 6 septembre 2017

 

L’entretien qui suit marque la préoccupation de nombre de politiques ou de chercheurs dans la poursuite d’une réflexion qu’inspire les différentes faillites des partis représentant des courants de gauche. En premier lieu celui de la social démocratie réformiste par essence, en second lieu il faut bien le dire celui du courant révolutionnaire d’inspiration marxiste.

Cet échec de forces progressistes, ou qui en tout cas prétendent l’être, repose sur l’existence de couches sociales diverses aux intérêts particuliers  parfois contradictoires. Ces catégories sont en évolution et sont déterminantes dans les constructions ou recompositions politiques.

L’existence d’une jeunesse relativement instruite et dans l’attente de vraies formations ou transitant par l’université qu’une partie d’entre elle va abandonner est l’exemple d’une proie politique facile pour des pseudos rénovateurs fabriqués par la classe dominante pour susciter des espoirs (genre Bayrou puis Macron)

La naissance de nouvelles catégories jetées dans la fosse des non salariés ou condamnée à la précarité ou au chômage à vie, mise en concurrence avec les travailleurs immigrés transforme celles-ci en proie facile pour l’extrême droite.

L’existence dans les banlieues et dans les centre ville désertés d’un sous prolétariat, sans formation, est propice à la marginalisation politique et donc à l’abstention sur le plan électoral.

Reste ce que l’on baptise de couches moyennes  (à qui l’illusion est donnée d’être en quelque sorte privilégiées) qui évidemment sont dans le « on sait ce que l’on a, on ne sait pas ce que l’on aura si on change » restent attachées aux partis dit « traditionnels » et sont captés par la social démocratie et la droite dite libérale ! Beaucoup sont retraités dans des tranches de revenus cependant très différentes.

Toutes ces catégories devraient prendre conscience qu’elles sont soumises à une classe de possédants qui organisent la production et les échanges, la formation et l’information, la vie politique et tout ce qui peut être utilisé pour diviser et affaiblir l’immense majorité du peuple afin qu’il ne puisse exercer sa souveraineté.

La classe ouvrière elle même, dont on ne peut nier qu’elle est la mieux placée pour imposer une meilleure répartition des richesses et une juste rémunération de la force de travail, se voit affaiblie par l’action et le discours réformiste, de droite ou de gauche. Il en résulte un désarroi qui la conduit aussi à l’abstention et au vote pour l’extrême droite.

Le parti socialiste s’est peu à peu libéralisé et soumis aux injonctions de l’Europe, elle même fondue dans la mondialisation capitaliste. Le parti communiste n’a pu, ni peut-être su,  se remettre de son recul de 1981 et, poursuivant sa démarche unitaire, s’est plus compromis (aux yeux de l’opinion) que valorisé. D’autant que les renoncements ou effondrements dans certains pays socialistes, ajoutés aux postures dogmatiques ont été largement exploités par les forces conservatrice émanant d’un capitalisme dominant la planète.

Il n’empêche que les réalités économiques et sociales sont là tout autant que les cultures politiques progressistes populaires. De plus la polarisation richesse-pauvreté dans le monde interroge, l’origine des conflits est perçue malgré les diversions nationalistes et les instrumentalisations religieuses comme ce qu’elle sont : des prétextes à conflit ! Et cela beaucoup de français peuvent le constater !

Des raisons d’espérer une prise de conscience populaire, condition d’un rassemblement et d’une action  de transformation de la société, mais à condition qu’existe une force politique cohérente, au fonctionnement démocratique prenant appui sur des théories éprouvées et capable de peser dans un combat difficile pour la justice sociale, la liberté et la paix.

Les peuples ne peuvent exercer leur souveraineté que s’ils ont une telle force, suffisamment influente !

 

 

 

Christophe Aguiton : « Les biens communs deviennent aujourd’hui une alternative »

Mardi, 5 Septembre, 2017
L’Humanité
Christophe Aguiton : « La chance que nous avons est que la gauche est tout aussi forte sur le plan électoral que l’extrême droite. » Bruno Arbesu
Christophe Aguiton : « La chance que nous avons est que la gauche est tout aussi forte sur le plan électoral que l’extrême droite. » Bruno Arbesu

Le membre d’Attac et chercheur en sciences sociales analyse dans son dernier ouvrage (1) l’histoire récente de la gauche à l’échelle internationale. Il cible les « problèmes stratégiques » afin de « réactualiser la doctrine de la gauche », à travers des expériences comme celles de Syriza, de Podemos ou du Parti des travailleurs brésilien.

Quelle est votre analyse de la période électorale de laquelle nous sortons ?

Christophe Aguiton  Ce qui s’est passé pendant la période électorale est tout à fait comparable à ce qui se passe dans d’autres pays européens où la social-démocratie s’effondre ou baisse de façon significative et où s’affirment la gauche radicale mais aussi les forces populistes et xénophobes d’extrême droite. Juste avant les élections françaises on a vu ainsi, en Islande, la gauche radicale réaliser un score de plus de 25% et aux Pays-Bas le Parti socialiste, membre de la GUE et qui vient historiquement de l’extrême-gauche, et le parti des animaux, parti d’extrême-gauche là-bas, ont fait presque 15%.

Macron poursuit le travail de Hollande, en pire. Peut-on vraiment dire que la social-démocratie a échoué en France ?

Christophe Aguiton Toute une partie de l’appareil du PS, mais aussi de leurs électeurs, ont basculé d’autant plus facilement chez Macron qu’ils partageaient beaucoup de ses orientations. Le PS, ce n’est pas nouveau, a un électorat très composite incluant de nombreux sociaux-libéraux. Ce qui s’est passé en France a des analogies avec ce qui s’est passé en Italie : la majorité du Parti communiste italien s’était social-démocratisé, puis transformé en parti démocrate en ouvrant la voie à Matteo Renzi. Comme François Hollande et Manuel Valls l’ont fait pour Emmanuel Macron ces cinq dernières années. Mais l’extrême centre, comme l’appellent des dirigeants de Podemos, s’effondre. Car attention aux illusions d’optique liées à la victoire de Macron. Il n’a obtenu que 24 % au premier tour et cela en captant l’essentiel de l’électorat du PS et une partie de celui de la droite et du centre. Les partis de gouvernement, l’axe traditionnel de l’alternance, n’ont obtenu, tous ensemble, que 50 % des voix !

Comment analysez-vous ce chamboule-tout politique ?

Christophe Aguiton  La crise de 2007-2008 a ouvert une toute nouvelle situation. Avant cette crise, beaucoup pensaient que la mondialisation libérale était inévitable. Le mouvement altermondialiste avait commencé à combattre cette idée, mais sans réussir à faire évoluer le cœur de l’électorat. Les choses basculent dans la dernière décennie parce que les classes populaires et les couches moyennes sont directement touchées. On l’a vu aux États-Unis mais aussi en Europe, où la crise de la dette va aggraver encore la situation avec les mesures d’austérité qui vont se multiplier. En Espagne, par exemple, le mouvement des indignés va démarrer en 2011 sur la crise du logement et le refus des expulsions. À partir de là, on assiste partout à un rejet de la mondialisation libérale. Il va profiter à deux types de forces : celles du populisme de droite, xénophobe ou fasciste selon les pays, et celles de la gauche radicale. Et ce n’est pas fini. Les politiques d’austérité qui continuent dans toute l’Europe, et notamment en France comme le montrent les premières mesures d’Emmanuel Macron, vont produire les mêmes effets. La chance que nous avons est que la gauche est tout aussi forte sur le plan électoral que l’extrême droite.

Comment expliquer que Jean-Luc Mélenchon ait obtenu 19,6 % des votes exprimés ?

Christophe Aguiton  Il a mis en avant deux éléments clés, qui ont aussi été au cœur des stratégies de Podemos et de Syriza. Tout d’abord, il a mis en avant sa certitude qu’il était possible de gagner et d’arriver au pouvoir. Cet élément est une véritable rupture par rapport aux discours traditionnels du PCF et de l’extrême gauche. Cette dernière se présente aux élections « pour défendre ses idées », comme l’ont fait Arlette Laguiller puis Nathalie Artaud, ou pour « favoriser les luttes », comme la LCR puis le NPA. Le PCF, depuis les années 1980, est candidat pour « rééquilibrer la gauche », pour qu’elle comprenne un pôle vraiment de gauche. En mettant en avant la possibilité de gagner, Jean-Luc Mélenchon a débloqué les votes dans deux secteurs, pas forcément pro-Mélenchon au départ. Les quartiers populaires, pour qui le discours républicain et laïc n’allait pas de soi, ont voté massivement pour lui en voyant dans sa candidature le moyen de sortir de la crise et de l’abandon de leurs quartiers. Et puis il y a l’électorat des centres-villes, des intellectuels précaires présents dans Nuit debout, qui n’étaient pas forcément en phase avec une campagne autocentrée autour du candidat mais qui ont vu eux aussi l’opportunité de bousculer l’ordre établi. C’est la même stratégie qui a permis à Syriza de décoller face au KKE, le parti communiste traditionnel en Grèce, qui était pourtant mieux implanté socialement et électoralement, et qui a donné à Podemos son élan initial. C’est la « révolution par les urnes », comme le disaient aussi Chavez et d’autres dirigeants sud-américains. L’autre argument, qu’a repris Jean-Luc Mélenchon, c’est la rupture avec l’ancien monde, comme en Grèce avec le Pasok ou en Espagne avec le PSOE. C’est une double stratégie qui a été gagnante sur le plan électoral mais qui peut aussi poser problème pour demain. Vous avez des militants qui vont être convaincus qu’ils vont gagner vite. L’idée de perdre du temps dans des assemblées syndicales, associatives ou populaires n’est pas leur culture. Tout cela peut rendre compliquée l’articulation entre les mouvements sociaux et la France insoumise.

Loi travail XXL, baisse des APL… les mobilisations sociales sont en passe de se multiplier. Qu’est-ce que cela augure pour la gauche ?

Christophe Aguiton  Il ne faut pas croire à un lien direct entre mobilisations sociales et recomposition politique. Après mai 1968 les législatives ont vu la victoire massive de la droite et c’est plus tard que la gauche s’est réorganisée autour de l’union de la gauche. En Espagne, on met souvent les indignés et Podemos sur le même plan. Certes, Podemos s’est appuyé sur l’expérience du 15-M (le mouvement des indignés – NDLR) mais après sa disparition. Quand il existait encore, il n’était pas question d’une traduction politique. Idem en France : ce n’est pas Nuit debout qui a créé la France insoumise mais Jean-Luc Mélenchon, homme politique, ancien socialiste devenu dirigeant du Parti de gauche. Il a réussi à capter cet électorat mais, entre les deux, il n’y a pas de lien direct. Le bon score du candidat à la présidentielle va peser dans le rapport de forces futur, quand il y aura des mobilisations. Et ce sera avec l’expérience des nombreuses luttes que nous venons de connaître, contre la loi travail, pour le soutien aux réfugiés, contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, contre les discriminations, etc.

Pour agglomérer ces revendications très parcellaires, un défi de taille s’annonce pour la gauche. Qu’entendez-vous par la nécessité d’organiser une « alliance nouvelle » ?

Christophe Aguiton  Au siècle dernier, les forces de gauche partageaient l’idée que seule la classe ouvrière ou le prolétariat pouvaient porter une alternative au capitalisme. Les dernières expériences de victoire de la gauche, en Amérique du Sud en particulier, ont été conduites par des forces sociales différentes, paysans ou indigènes en Bolivie, par exemple. Le discours des mouvements et de la gauche a alors évolué en parlant du « peuple » ou des « 99 % » popularisés par Occupy Wall Street. Des catégories trop larges pour permettre une compréhension pragmatique de ce qui se passe sur le terrain et pour donner des outils pour une action réflexive des acteurs sociaux sur leur propre devenir. Pour ce qui est de la France, il me semble qu’il faut, sur le plan stratégique, partir de trois types d’acteurs. Le mouvement ouvrier qui, en France, est centré autour des services publics, qui ont été au cœur des mobilisations syndicales de ces dernières années. Celui-ci est très affaibli mais il ne disparaît pas et c’est le seul secteur qui a des organisations pérennes. Deuxième élément, les couches intellectuelles qui sont le produit d’une génération qui a eu accès à l’enseignement supérieur. Quel que soit leur statut précis, ils se vivent pour la plupart comme dans une situation de précarité et ils ont été au cœur de Nuit debout et votent très à gauche. Les troisièmes sont les habitants des quartiers populaires, souvent d’origine immigrée. On les retrouve dans beaucoup de luttes, comme dans le soutien à Gaza ou contre les discriminations et les violences policières mais, comme les jeunes intellectuels, ils n’ont pas d’organisations pérennes et s’informent et se mobilisent par les réseaux sociaux. On voit bien qu’il existe des différences importantes entre ces trois secteurs, tant dans leurs modes de mobilisation que dans leurs cultures politiques, mais œuvrer à leur articulation me semble essentiel. Beaucoup y travaillent et on a pu voir, à Nuit debout, des invitations de dirigeants syndicaux ou des appels à agir avec les migrants et réfugiés. Rien ne va de soi, mais c’est la seule voie possible.

Quels sont, selon vous, les questionnements que doit mener la gauche ?

Christophe Aguiton  Le premier vise à rompre avec une logique binaire où face au capitalisme, au marché et à la propriété privée, la gauche défend les nationalisations et la planification économique, c’est-à-dire un recours massif à l’État. Cette vision s’était imposée au début du XXe siècle dans la social-démocratie et le travaillisme britannique puis dans le mouvement communiste, à un moment où se refermait la mondialisation du XIXe siècle et où se développaient dans des États-nations très puissants la grande entreprise intégrée et les grands réseaux techniques, trains, électricité, télécommunications. Cette opposition binaire est remise en cause aujourd’hui et on voit se développer une autre perspective qui est celle des biens communs avec l’idée de la gestion directe par les travailleurs, en retrouvant les coopératives qui étaient au cœur du socialisme du XIXe siècle, ou l’émergence de nouveaux biens communs comme ceux du numérique. Les défis écologiques nous obligent également à réfléchir différemment en cessant de considérer l’eau et les autres ressources de la nature comme de simples biens à exploiter. Les biens communs deviennent aujourd’hui une alternative tant au capitalisme qu’à l’étatisme.

Vous évoquez également l’idée que la question démocratique doit être au centre des préoccupations à gauche…

Christophe Aguiton Oui, et c’est une question qui est cohérente avec la façon d’organiser la société et la production. La démocratie représentative est aujourd’hui l’objet de critiques répétées car elle est basée sur une compétition visant à sélectionner les « meilleurs », ce qui conduit à la reproduction d’un système dominé par les élites et en phase avec le capitalisme et la loi du marché. Face à cela, la pratique du pouvoir en Amérique du Sud, en particulier au Venezuela, en Bolivie et Équateur, a vu des présidents de gauche élus au suffrage universel utiliser leur pouvoir et leur charisme pour s’opposer aux élites traditionnelles qui contrôlaient l’économie et les médias. Cette pratique a été théorisée par des intellectuels comme Ernesto Laclau et Chantal Mouffe ainsi que par les dirigeants de Podemos. Ce modèle-là défend le volontarisme politique qui va résoudre les problèmes par le haut, en renforçant de facto le poids de l’État. Face à cette opposition binaire un troisième choix est possible : la « démocratie radicale » qui s’appuie sur l’implication directe des acteurs que l’on retrouve dans la gestion des biens communs, avec des pratiques telles que les référendums d’initiative populaire, le tirage au sort ou les décisions au consensus. Certes, de même que les « communs » ne se substitueront pas totalement au marché, qui existait bien avant le capitalisme, ou à l’État, nous continuerons à élire des représentants. Mais une stratégie qui s’appuie sur les communs et la démocratie radicale redonne le pouvoir aux acteurs populaires.

(1) La Gauche du XXIe siècle, éditions la Découverte, 242 pages, 17 euros.

Un chercheur militant

Entré à France Télécom à la fin des années 1990, le militant syndical participe à la création de SUD PTT. Militant associatif et politique dans les milieux altermondialistes, Christophe Aguiton participe à la création d’Agir ensemble contre le chômage (AC !) et d’Attac. L’auteur de Le monde nous appartient (éditions Plon) dirige un séminaire sur « Internet, communication et société » à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne et est enseignant en sociologie du Web au sein de l’université Paris-Est-Marne-la-Vallée.

Publié dans POLITIQUE | Commentaires fermés

 

Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus