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« Voila pourquoi la lutte des classes non seulement n’a rien perdu de son actualité, mais s’impose de manière plus évidente que jamais »

Posté par jacques LAUPIES le 12 décembre 2017

 

Le texte que je vous propose est paru ce lundi dans l’Humanité et appelle réflexion pour développer la conscience de classe des dominés dans leur diversité. Dans un texte qui suit celui ci, Roger Martelli, historien questionne sur ce que doit-être un mouvement social. Personnellement  j’y ai trouvé une certaine  « non réponse »…

  • Il s’agit de contrer l’esprit du système par Jean-Luc Nancy, philosophe

Jean-Luc NancyPhilosopheEn un premier sens la lutte des classes est aussi vieille que l’humanité. Nul doute qu’il y ait toujours eu des appropriations violentes, des accaparations sournoises, des exploitations et des dominations. On en trouve quelques traces dans la préhistoire, et l’histoire la plus ancienne ne manque pas de récits de domination, de spoliation, de confiscation, de contrainte et d’asservissement – non moins que de révolte, d’insubordination, d’insurrection. En ce sens, l’appropriation – ou l’enrichissement – qui est en jeu croit pouvoir se réclamer d’un ordre sacré ou naturel : le seigneur l’est par lignage ou par élection divine. En même temps, sa richesse consonne avec sa noblesse : elle en est le signe. Tout se passe dans un régime de reproduction des castes et de leurs biens. La lutte des classes en son sens déterminé commence lorsque la richesse est dépouillée de sa noblesse pour devenir moins une fin en soi qu’un moyen investi dans un processus de production. Comme son nom l’indique, la production ne reproduit pas mais invente, fabrique, crée : elle suscite des fins pour lesquelles elle produit des moyens. Par exemple, la vitesse. Mais ces fins sont aussi des moyens pour un accroissement indéfini : plus de vitesse et plus de richesse. Mais aussi plus de concentration de cette richesse qui devient elle-même une fin infinie.

Les classes naissent dans ce contexte. Au lieu de correspondre à des places sociales déterminées par la nature ou par les dieux, les « classes » sont elles-mêmes produites par la société, qui répartit les places en les classant selon la logique du processus de production. L’appropriation des moyens et/ou des fins fait partie du processus qui implique toutes sortes de combinaisons, d’agrégations et d’organisations des techniques aussi bien que des capitaux. Ce processus est aussi un système ou un système de systèmes : un agencement d’interdépendances qui annule tendanciellement toutes les indépendances.

Les classes sont le produit social de la production devenue la raison d’être d’un monde qui se conçoit comme la croissance indéfinie de sa propre capacité de croissance. C’est la logique débridée d’une végétation qui ne cesse pas de grandir et d’envahir tous les secteurs de l’humanité, de la nature et bientôt du cosmos.

Voilà pourquoi la lutte des classes non seulement n’a rien perdu de son actualité, mais s’impose de manière plus évidente que jamais. Ce qui croît avec la croissance productrice (fût-elle purement financière), c’est l’écart entre les places dévolues aux populations et aux personnes dans le processus. Ce qui croît, c’est donc le caractère cru et massif de l’injustice qui se creuse entre les places, les races et les castes visibles ou dissimulées au cœur du système.

Or le système implique la libre et/ou automatique (ici c’est équivalent) manipulation des fonctions et des biens en même temps qu’il se réclame d’une égalité en effet supposée par son fonctionnement. Cette égalité est celle de pièces interchangeables – pièces de machines et pièces de monnaie. Au regard de ce qui devrait justifier l’existence humaine – et même non humaine –, l’inégalité forme le principe (et non un accident) de cette égalité. Il est donc clair que la lutte devient plus qu’une lutte pour l’égalité et le pouvoir à l’intérieur du système. Elle lutte contre le système lui-même. Contre ce qui l’anime, contre son esprit. Marx a très justement flétri « un monde sans esprit » auquel la religion n’offrait qu’un opium. La religion ne fait pas mieux aujourd’hui, elle fait parfois pire et en tout cas elle est incapable d’animer un monde aussi manifestement injustifiable.

C’est d’un esprit qu’il s’agit. Pas de spiritualité, ni de métaphysique, ni de représentations éthiques, juridiques ou politiques. Il s’agit de toucher au cœur du système, là où il s’est lui-même condamné à une course folle dont il se pourrait bien qu’elle l’épuise lui-même. Il y a désormais des signes qui vont dans ce sens, précisément là où l’énergie s’épuise par son propre excès, là où la politique s’épuise dans l’administration et la culture dans la déploration ou dans l’imprécation. Notre monde est aussi inquiet qu’il est ivre de production. S’il y a dans ce monde d’énormes rivalités de production et d’accumulation qui déplacent les pôles de la puissance, il y a aussi d’immenses souffrances et d’immenses famines – de nourriture et de sens. Cet écart s’aggrave et son aggravation contient déjà les ferments d’une lutte qui reste celle des classes même, si ce n’est plus seulement selon le schème de la propriété des moyens de production. Ce schème n’est pas caduc, loin de là, mais il est lui-même englobé dans un autre schème ou du moins dans l’ébauche d’une autre configuration, celle de la propriété des fins. Il faut entendre ici un génitif subjectif : les fins ne peuvent appartenir à personne, c’est évident (et c’est le malheur intime de la richesse), mais il faut renouveler de fond en combe la pensée de ce qui peut être propre aux fins. La pensée, donc, de ce qui peut être propre à l’inappropriable. Ce n’est plus une lutte finale, c’est une lutte pour trouver d’autres fins.

Cette lutte est en cours en même temps que se poursuit et s’intensifie la lutte des expropriés contre les expropriateurs. Les convulsions d’aujourd’hui en sont les signaux – qu’elles soient financières, morales, politiques ou artistiques. Le sens de ces signaux n’est pas la prédiction d’un futur assuré : il est plutôt dans la condamnation de toute espèce de prédiction et d’assurance. Et dans l’incitation pressante à changer de civilisation. Cela demande des siècles, c’est vrai, mais l’intéressant est que c’est déjà commencé.

Dernier ouvrage paru : Marquage manquant & autres dires de la peau, entretien avec Nicolas Dutent. Les Venterniers.

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Posté par jacques LAUPIES le 12 décembre 2017

 

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