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Capitalisme. « Marx avait raison » : l’avertissement d’un économiste libéral

Posté par jacques LAUPIES le 6 février 2018

Sébastien Crépel
Mardi, 6 Février, 2018
L’Humanité
Un trader à la Bourse de New York, le 6 octobre 2008, ap  rès la chute de 10	000 points du Dow Jones, qui a été le point de départ de la crise. Timothy A. Clary / AFP<br />

Un trader à la Bourse de New York, le 6 octobre 2008, ap  rès la chute de 10 000 points du Dow Jones, qui a été le point de départ de la crise. Timothy A. Clary / AFP
 

Si les capitalistes utilisent la spéculation et réduisent les salaires, c’est, explique l’économiste de la banque Natixis Patrick Artus, pour contrer la baisse tendancielle du taux de profit décrite par Marx. Au risque de déstabiliser l’économie tout entière et de la faire basculer dans la crise.

Personne ne s’attendait à ce que l’offensive vienne de ce côté-là de la barricade. Encore moins du cœur même du capital financier. « La dynamique du capitalisme est aujourd’hui bien celle qu’avait prévue Marx », donne pour titre à sa dernière note pour la banque Natixis l’économiste Patrick Artus. Graphiques à l’appui, celui-ci entend démontrer la réalité décrite par Marx de l’une des contradictions fondamentales du capitalisme et aussi l’un de ses moteurs, connue sous le nom de « baisse tendancielle du taux de profit ». Une des « lois » du capitalisme dont l’existence est la plus contestée par les adversaires du marxisme, sans doute parce qu’elle explique pourquoi le capitalisme porte en lui sa propre crise. Si « les “capitalistes” utilisent les activités spéculatives » et réduisent les salaires jusqu’à la limite du possible, c’est, explique Patrick Artus, pour contrer « la baisse de la productivité du capital » qui menace leurs profits. Au risque de déstabiliser l’économie tout entière et de la faire basculer dans la crise.

Ce n’est pas la première fois que l’économiste de la banque Natixis revendique la reprise des analyses de Marx, en estimant que les événements leur donnent raison. En 2010, Patrick Artus proposait une « lecture marxiste (mais conforme aux faits) » (sic) de la crise économique et financière : « Suraccumulation du capital (…) d’où baisse tendancielle du taux de profit ; réaction des entreprises (…) par la compression des salaires, (…) d’où sous-consommation », laquelle alimente à son tour la suraccumulation du capital. La boucle infernale était bouclée. Deux ans plus tard, l’analyste enfonçait le clou dans une autre note en évoquant une « crise de type marxiste ».

Marx explique en effet dans le Livre III du Capital, publié après sa mort par son ami Friedrich Engels en 1894 grâce aux brouillons qu’il lui a laissés, qu’il « est de l’essence de la production capitaliste d’entraîner par son développement progressif une transformation du taux de la plus-value en des taux de profit de plus en plus petits ». Comme « l’importance du travail vivant (c’est-à-dire le travail humain, ou “capital variable”, qui est la seule source de plus-value – NDLR) diminue continuellement par rapport au travail matérialisé (le “capital constant”, c’est-à-dire les outils, machines etc. – NDLR) », il en ressort que le taux de profit, qui mesure « le rapport entre la plus-value et le capital total », doit « diminuer progressivement ». Mais « cette baisse est tendancielle et non absolue », prévient Marx, les capitalistes faisant tout ce qui est en leur pouvoir pour la contrecarrer.

C’est ce phénomène que décrit Patrick Artus dans sa dernière note datée de vendredi, en évoquant la « logique implacable » de cette « dynamique du capitalisme ». Selon lui, l’augmentation du rendement du capital entre 2010 et 2017 s’expliquerait non par une meilleure productivité du capital, mais par une « compression des salaires » pour sauvegarder et même maintenir à la hausse des profits qui, « toutes choses égales par ailleurs », auraient dû baisser. La raison à cela : la brutale dégradation constatée, au dire de l’économiste, de la productivité du capital entre 2009-2010 et 2017. Bref, la bonne santé des profits cacherait la faible efficacité du capital, qui se rattraperait « en déformant le partage des revenus au détriment des salariés » grâce à la « baisse du pouvoir de négociation » de ces derniers soumis à la pression du chômage, et à « la flexibilité accrue du marché du travail ». Selon Patrick Artus, les salaires dans l’OCDE auraient ainsi progressé beaucoup moins vite que la productivité des travailleurs, ces quinze dernières années (les salaires auraient perdu 10 % à productivité constante). On entrevoit au passage clairement – même si l’économiste de Natixis n’en dit mot – le véritable objectif des ordonnances Macron, qui se donnent justement pour mission de « flexibiliser » le travail et de baisser le pouvoir de négociation des salariés en affaiblissant le rôle des branches, où les syndicats pèsent le plus lourd.

Or, note encore l’économiste, cette politique a sa « limite, qui est l’impossibilité de réduire les salaires en dessous d’un certain niveau ». Celui du « salaire de subsistance », matérialisé par les minima salariaux, nouvellement créés comme en Allemagne, ou en augmentation, même si cette dernière est toute relative, à bien regarder les chiffres fournis par Patrick Artus : ainsi, le Smic stagne, voire a régressé légèrement en France si on le rapporte au salaire médian, tout comme en Espagne ou aux États-Unis, tandis que l’écart s’est resserré au Royaume-Uni et au Japon.

Quoi qu’il en soit, « quand cette déformation (du partage des revenus entre capital et travail – NDLR) atteint sa limite », le capital abat son autre carte : « L’utilisation d’activités spéculatives pour accroître (sa) rentabilité », écrit Patrick Artus. À l’instar des « rachats d’actions par les entreprises qui font monter les cours boursiers », ou de « la spéculation immobilière », mais plus généralement des « achats de toutes sortes d’actifs spéculatifs » : matières précieuses, bitcoin, actions dans les sociétés des nouvelles technologies, LBO (ces achats à effet de levier, qui consistent à acquérir une entreprise à crédit qu’on rembourse en dépeçant ses actifs). « Cette dynamique aboutit nécessairement d’une part à la hausse des inégalités de revenu, d’autre part à des crises financières », conclut l’économiste.

Faire réfléchir patronat et dirigeants

Bien sûr, l’avertissement n’a pas transformé l’analyste financier de Natixis en révolutionnaire, nuance l’économiste marxiste et communiste Denis Durand. « On peut partager ses prémisses, moins souvent ses recommandations », commente le responsable de la revue Économie et politique, qui décrit un expert coutumier de ces « provocations » qui ont en fait vocation à faire réfléchir patronat et dirigeants sur la « pédagogie » de leurs réformes et leur « acceptabilité » par les salariés. « S’il part de phénomènes existants, Patrick Artus n’explique pas réellement les causes du recul de la productivité du capital. S’il était vraiment marxiste, il verrait que cela est lié à un type de croissance financière, poursuit Denis Durand. Ce n’est donc pas seulement l’affaire de répartition des richesses, mais celle d’un type de production qui affaiblit la position des salariés. C’est cela qu’il faut changer, en imposant d’autres critères de gestion dans les entreprises que ceux de la finance. » 

Publié dans POLITIQUE | Commentaires fermés

 

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