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Démocratie. Cinq pistes pour briser la domination des géants du Net

Posté par jacques LAUPIES le 11 mars 2018

 

Pierric Marissal
Vendredi, 9 Mars, 2018
L’Humanité

La domination de Google, Apple, Facebook et consorts n’est pas une fatalité. Les états généraux de la révolution numérique planchent, vendredi et samedi, à Paris, sur les moyens de réappropriation individuels et collectifs du Web.

La domination des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) ne s’exerce pas que sur Internet (YouTube représente à lui seul 20 % de l’Internet mondial). Ils se sont immiscés dans les téléphones, les voitures, les montres et, désormais, les réfrigérateurs. La domination est aussi économique, ce sont les cinq plus grandes capitalisations mondiales. Elles ont aussi des réserves de trésorerie énormes, Apple a en cash l’équivalent du PIB du Maroc. Leur pouvoir est également culturel. Outre le fait qu’elles contrôlent nos accès à l’information ou à nos relations, ces entreprises sont dirigées par des hommes, blancs, qui vivent dans seulement deux villes américaines : Seattle et autour San Francisco. Ils partagent aussi des convictions politiques libertariennes, prédatrices, où il faut conquérir ou mourir. Reprendre le pouvoir sur les Gafam, ce sera, entre autres, le but des états généraux de la révolution numérique, qui commencent cet après-midi, au siège du PCF.

1 Reprendre le contrôle des données

Pour beaucoup, la donnée est le pétrole du xxie siècle. La comparaison est insuffisante car c’est en cumulant une quantité énorme de données que toutes les informations personnelles prennent réellement de la valeur et permettent de « vendre les individus » le plus finement possible aux publicitaires, d’entraîner des intelligences artificielles, d’orienter les choix de consommation, les opinions… Le chercheur Evgeny Morozov, spécialiste des implications politiques et sociales du numérique, expliquait sur France Culture qu’« on peut tout à fait imaginer que les données soient dans le domaine public et que les entreprises puissent s’en servir en payant une licence. Il y a des pays où cela fonctionne comme cela avec les terrains. La terre appartient à l’État : vous ne pouvez pas en être propriétaire, mais vous pouvez la louer pour la cultiver et en faire quelque chose ». Si les données appartiennent à tout le monde, elles ne sont donc à personne. « Ce serait une généralisation de l’open data, et certains types de données s’y prêtent déjà, comme le transport, la cartographie… estime le chercheur à l’ENS et à l’Inria Serge Abiteboul. Je suis moins convaincu pour les données personnelles. Nous devons sortir de l’idée qu’il faut que ces données appartiennent à quelqu’un. Il vaut mieux plutôt garantir des droits et des principes. » Des progrès, certes balbutiants, ont été réalisés avec le règlement général sur la protection des données (RGPD), voté à l’échelle européenne et qui entrera en vigueur fin mai. « On peut aussi développer d’autres modèles économiques que la donnée, poursuit Serge Abiteboul, et surtout éduquer les citoyens, leur faire comprendre dès l’école ce qu’on fait de leurs données et comment mieux les contrôler. »

2 Démanteler et empêcher l’expansion des Gafam

Dans leur livre l’Avenir de notre liberté. Faut-il démanteler Google… et quelques autres ?, Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi suggèrent d’utiliser la réglementation antitrust pour démanteler les géants du Net en plusieurs entités bien distinctes, selon leurs activités. À l’image de la Standard Oil of New Jersey, qui a été divisée en 1911 en pas moins de 34 entreprises différentes, ou du géant des télécoms AT & T, forcé de négocier son propre démantèlement en 1984. Mais, hier comme aujourd’hui, une telle décision appartient au département de la Justice des États-Unis… Et une telle volonté politique apparaît bien éloignée de ses préoccupations actuelles.

« Je suis pour la réglementation. Je me suis appuyée dessus contre Microsoft dans les années 1990 et on les a fait plier », expliquait mercredi soir, au lancement de la semaine du Web social et solidaire, Mitchell Baker, directrice de la Fondation Mozilla. C’est elle qui a permis de briser le monopole du navigateur Internet Explorer. Elle est devenue le vilain petit canard de la Silicon Valley pour sa défense de la régulation. « Mais ce qui était illégal hier est permis aujourd’hui. Apple, Google ou Microsoft n’hésitent plus à nous imposer leurs logiciels », regrette-t-elle. Elle voit en revanche de l’espoir sur les terrains d’affrontement à venir, en proposant des solutions éthiques et ouvertes. « Sans Firefox, nous n’aurions jamais fait plier Microsoft. Aujourd’hui, la fondation propose une solution ouverte pour se connecter au Web avec n’importe quel casque de réalité virtuelle. Nous travaillons aussi sur la commande vocale, pour ne pas laisser le terrain libre à Google Assistant et à Alexa d’Amazon », assure Mitchell Baker.

3 Ancrer les géants du NEt sur les territoires

Internet abolit nos rapports au temps et à l’espace. Une transaction se fait quasiment instantanément, quelle que soit la distance entre les deux parties. Sur Amazon ou Airbnb, un Français achète depuis la France un bien ou un service à l’autre bout du monde, en passant par une plateforme installée au Luxembourg ou aux Pays-Bas. Il devient de fait compliqué de faire payer à ces sociétés des impôts et plus généralement de leur imposer de respecter des lois. Une solution, très défendue par les opposants à l’évitement fiscal, est d’adapter au numérique la notion d’établissement stable, grâce à laquelle les activités traditionnelles sont imposées. « Il faut pour cela dissocier le pays où est hébergée la plateforme des lieux où sont passées les transactions, explique Anne Guyot-Welke, porte-parole du syndicat Solidaires finances publiques. Le plus simple serait ainsi de considérer que la localisation de l’utilisateur-consommateur définit le lieu où s’exerce l’activité. » Le syndicat envisage aussi la possibilité d’un prélèvement à la source à chaque transaction, déduit ensuite de l’impôt sur les sociétés dans le pays où est hébergé le siège de l’entreprise, afin d’éviter la double imposition.

La territorialisation est l’un des pires cauchemars des géants du Net. Leur rêve est de se constituer un lieu totalement désétatisé où ils pourraient concrétiser leurs phantasmes biotechnologiques. Patri Friedman, petit-fils de Milton, avait signé début 2017 un accord avec Tahiti pour construire une ville flottante dans le lagon et y implanter des entreprises extraterritorialisées. Accord qui a fort heureusement capoté le 26 février dernier.

4 Réorienter l’informatique des services publics

Il y a encore quelques années, la France pouvait s’enorgueillir d’avoir développé en logiciel libre tout le système informatique de la gendarmerie nationale. Depuis, ce ne sont que renoncements. La signature de l’accord entre l’éducation nationale et Microsoft en 2016 a été un vrai coup dur : tous les enfants français apprennent l’informatique sur ces outils. On ne fait pas mieux pour fidéliser des clients. « Passer les services publics au logiciel libre relève de l’intérêt général. Ce n’est malheureusement plus à l’agenda politique », regrette Pierre-Yves Gosset, président de l’association Framasoft, qui défend le logiciel libre. « Pourtant, rien qu’au CNRS, il y a les compétences, la maîtrise des systèmes informatiques, les machines, l’infrastructure pour développer des outils libres à destination des services publics », poursuit-il.

« Nos services publics sont assis sur un trésor en termes de données et les Gafam ne doivent pas mettre la main dessus, s’alarme Yann Le Pollotec, responsable de la révolution numérique au PCF. Le problème de Microsoft à l’école est aussi qu’il capte les données de tous les élèves ! » Et le même Microsoft a gagné l’année dernière un contrat pour équiper le ministère de la Défense… « Le gouvernement préfère s’inspirer de ces acteurs pour “plateformiser” les services publics, les déshumaniser, tout individualiser… » regrette Yann Le Pollotec.

5 Vers un Internet des Communs

« Nous devons réaliser qu’on est actif sur Internet, où l’on travaille gratuitement pour Google et que nous contribuons à entraîner ses intelligences artificielles », explique Yann Le Pollotec. Ainsi, à partir du moment où ces plateformes qui contrôlent les accès à l’information ou les relations sociales profitent de l’activité de l’utilisateur, ce dernier doit avoir un droit de regard sur elles, un pouvoir d’administration de ce bien commun. « Les Gafam veulent s’arroger un pouvoir supérieur à celui d’un État. Face à cela, développons la notion de communs mondiaux. Internet en est un. Quiconque participe à sa production doit exercer des droits dessus », conclut Yann Le Pollotec.

Cet article a été publié le Dimanche 11 mars 2018 à 00:02 et est catégorisé sous POLITIQUE. Vous pouvez suivre les réponses à cet article par le fil Flux des commentaires. Les commentaires et trackbacks sont fermés pour cet article.

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