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La classe ouvrière ne représenterait-elle plus grand chose (au dire de certains) ?

Posté par jacques LAUPIES le 22 mars 2019

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Vincent Lindon, acteur que j’ai apprécié bien avant qu’il ait atteint ce haut degré de notoriété que l’on sait, indiquait dans une interview sur France 2 que la classe ouvrière ne représentait plus  grand chose dans notre pays. En même temps il rappelait qu’il n’est pas nécessairement compétent pour porter des jugements à caractère politique.

Je crois  traduire là deux idées émises qui appellent interrogation sur l’utilisation que précisément peuvent faire les médias de l’impact que peuvent avoir les intellectuels, et plus particulièrement les comédiens et autres professionnels du spectacle.

Comme tout autre citoyen un acteur, un chanteur, un cinéaste, un écrivain, etc. a le droit évidemment d’exprimer une opinion, de soutenir tel ou tel candidat à des élections politiques. Et ce n’est pas à Vincent Lindon que j’affectionne particulièrement que j’en ferai le reproche mais, ce faisant il s’expose à la contradiction, notamment de part la portée que lui donne sa notoriété, à recevoir des réponses sans la moindre complaisance.

Il n’est pas le seul, comme d’ailleurs il le reconnait lui-même à ne pas avoir tous les éléments de réflexion et ce n’est pas sa position sociale qui peut suffire à rendre crédibles ses prises de position. Lorsqu’il énonce que la classe ouvrière ne représente pas grand chose, 

 

Sentiment d’appartenir à une classe sociale et situation par rapport à l’emploi2 À quelle classe avez vous le sentiment d’appartenir ?
Classe ressentie Actifs ayant un emploi Retraités Ensemble des adultes
Classe moyenne 42 % 36 % 40 %
Classe ouvrière 24 % 24 % 23 %
Bourgeoisie 3 % 7 % 4 %
Classe défavorisée 7 % 7 % 8 %
Classe privilégiée 8 % 5 % 8 %
Un groupe professionnel 11% 11 % 9 %
Un groupe social 2 % 3 % 2 %
Autre 3 % 7 % 6 %

 

Ce tableau relevé dans Wikipédia énonce cependant que 23 % de la population se reconnait comme appartenant à la classe ouvrière. Ce n’est pas rien d’autant que dans les autres catégories déterminées en fonction de leurs revenus, comme les « classes moyennes » les ouvriers sont également présents même s’ils ne se reconnaissent pas comme tel. 

Afin de ne pas s’enfermer dans un débat trop théorique, bien que nécessaire aussi, il convient de rappeler que la classe ouvrière telle qu’elle existait depuis la fin du XIXème siècle jusqu’à la fin du XXème n’a cessé de se transformer mais que son rôle dans la production demeure et lui conserve son rôle irremplaçable de « classe révolutionnaire ». Ce qui n’ôte en  rien aux autres catégories de salarié leur qualité d’exploités devant lutter pour leur émancipation.

Les actions menées par les gilets jaunes parmi lesquels se trouvent les travailleurs pauvres, les femmes en charge de famille seules, ou encore les retraités dont nombre d’anciens ouvriers sont la démonstration qu’effectivement ils peuvent entrer en lutte et s’allier, y compris avec des non salariés auto exploités.

La classe ouvrière existe bel et bien mais elle peine à s’associer (malgré les réflexions engagées au sein de syndicats comme la CGT et d’autres sans doute) à comprendre ce qui se passe réellement dans la société, tout comme les « classes défavorisées » peinent à comprendre la condition des ouvriers (du manœuvre à l’ingénieur) dans les entreprises.

Sauf que les luttes sont un révélateur puissant et que les « intellectuels » que j’évoque au travers de Vincent Lindon dont l’honnêteté est évidente ne comprennent pas toujours.

L’interview publié ci dessous, paru dans l’humanité en 2001 reste d’actualité  et devrait précisément les éclairer.

Cela pourrait contribuer à les rendre plus méfiants à l’égard des médias qui se dévoilent aujourd’hui plus préoccupés de justifier Macron, Castaner et leur suite de godillots que d’expliquer les raisons profondes et justes du mouvement des gilets jaunes et de leur intérêt à prendre appui sur le monde des salariés en général et de la classe ouvrière en particulier.

Et je ne parle pas des Arditi et Berléand et autres pèlerins du parisianisme qui soutiennent ces hommes du grand capital ! 

La perte d’influence du Parti Communiste et surtout le poids idéologique pris par les « idéologues » de la bourgeoisie,  avec l’appui des médias en général, ne facilitent pas l’analyse et encore moins la perception de la classe ouvrière. Il reste la réalité des luttes comme facteur de prise de conscience des causes profondes des inégalités et injustices sociales mais cela ne saurait suffire et implique des débouchés politiques et des offres conséquentes en ce domaine que seul un parti fortement implanté dans cette classe est en mesure d’élaborer, de promouvoir et de faire appliquer !

 

DSC_0179-La Marseillaise et l'internationale et on cherche le maire

 

QU’EST DEVENUE LA CLASSE OUVRIÈRE ? ENTRETIEN AVEC OLIVIER SCHWARTZ,

SOCIOLOGUE, SPÉCIALISTE DES ÉTUDES SUR LE MONDE DU TRAVAIL.

Mercredi, 2 Mai, 2001

Olivier Schwartz, professeur à l’université de Marne-la-Vallée, poursuit, depuis plusieurs années, des recherches sur la condition ouvrière et le monde du travail. Agrégé de philosophie, sociologue, il a publié en 1990 aux Presses universitaires de France un ouvrage intitulé le Monde privé des ouvriers, hommes et femmes du Nord, fruit d’une longue enquête dans les cités de cette région. Il s’intéresse aujourd’hui à la situation des conducteurs à la RATP. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il livre sa réflexion sur la classe ouvrière et les ouvriers, aujourd’hui.

Peut-on encore parler de classe ouvrière ? Presque plus personne n’emploie cette notion aujourd’hui. N’y a-t-il plus que des ouvriers ?

Olivier Schwartz. Si on entend par classe ouvrière un groupe cohérent d’ouvriers mobilisés, ayant ce qu’on appelait autre fois une certaine conscience de classe, revendiquant une certaine identité ouvrière, dotés d’organisations qui les représentent, il faut constater que, depuis quinze ou vingt ans, on assiste à sa déconstruction. Les raisons en sont diverses, mais l’une d’entre elles réside dans la liquidation, au cours des dernières décennies, de pans entiers de l’industrie lourde où s’étaient constitués les gros bataillons ouvriers ayant une vraie force de frappe collective et porteurs d’une vraie identité ouvrière : les mines, la sidérurgie, la métallurgie.

Cependant, on a souvent tendance à déduire de ce constat qu’il n’y aurait plus d’ouvriers. Or, il y a encore en France une très vaste population ouvrière. Selon la dernière enquête  » Emploi 2000 « , on décompte quelque 6,3 millions d’ouvriers ; 27 % de la population active. Cette part, c’est vrai, ne cesse de reculer depuis trente ans, mais plus de six millions c’est encore beaucoup…

Vous parlez là de la population active, mais vous soulignez, par ailleurs, qu’on oublie les retraités.

Olivier Schwartz. C’est exact. Quand on parle de population ouvrière en France, on s’appuie généralement sur les actifs. Or il y a aussi toute une population ouvrière en retraite, grâce à l’allongement de l’espérance de vie, à l’abaissement de l’âge de la retraite intervenu au début des années quatre-vingt, mais également à cause du phénomène des préretraites qui a pris, depuis 15 ou 20 ans en France, une importance considérable. En France aujourd’hui, dans la tranche d’âge de 55 à 64 ans, plus d’un homme sur deux n’est plus en activité.. C’est un chiffre très peu connu, dont l’importance est évidemment très grande quand on réfléchit sur les ouvriers. Car même si un phénomène comme les préretraites a touché toutes les catégories professionnelles, il a d’abord et massivement touché les ouvriers. Il convient donc d’ajouter, aux 6,3 millions d’ouvriers actifs, tous ces ouvriers en préretraite ou en retraite ayant plus de 55 ans. Les uns et les autres constituent finalement une population extrêmement importante.

Il faut ajouter que parmi la catégorie définie comme  » employés  » par la statistique, il se trouve des personnes qu’on pourrait tout aussi bien classer comme  » ouvriers « . Par exemple : les caissières de la grande distribution, les femmes de ménage dans l’hôtellerie, les agents de service dans les hôpitaux, les livreurs de pizza, etc.

Lorsque la classe ouvrière a commencé à décliner, on a cherché à lui définir de nouveaux contours, notamment en y intégrant des hauts techniciens, des ingénieurs de production. Cela vous semble correspondre à une réalité ?

Olivier Schwartz. Vous faites allusion à une idée qui avait été soutenue dans les années soixante, notamment par Serge Mallet. C’était l’idée selon laquelle de plus en plus, dans un pays hautement développé comme la France, on allait assister à une transformation et à une expansion de la classe ouvrière en quelque sorte  » par le haut « . Les ouvriers accomplissant des tâches de plus en plus complexes et qualifiées se rapprocheraient des techniciens. Et inversement les ingénieurs et techniciens, en tant que simples salariés, certes très qualifiés mais soumis aux exigences de la production capitaliste, se rapprocheraient des ouvriers. La frontière entre les  » cols bleus  » et les  » cols blancs  » s’évanouirait progressivement à l’intérieur d’une vaste classe ouvrière technicisée. C’était l’idée de la  » nouvelle classe ouvrière « .

L’idée était intéressante. Elle exprimait certainement des évolutions réelles et elle avait le mérite, à l’époque, de chercher à tenir compte des transformations du monde ouvrier. Mais elle contenait aussi bien des illusions. Certes le travail ouvrier s’est beaucoup transformé depuis les années soixante, il est devenu dans bien des cas plus technique ou plus tertiaire. Mais les spécificités les plus essentielles de la condition ouvrière n’ont nullement disparu pour autant : la pénibilité du travail, l’insécurité de l’emploi, la médiocrité et la faible augmentation (quand ce n’est pas la stagnation) des salaires, tout cela est toujours d’actualité, plus que jamais, quarante ans après les années soixante.

Et non seulement ces caractéristiques se sont maintenues ou aggravées, mais elles s’appliquent aujourd’hui à bien des emplois d’exécution dans le tertiaire, notamment dans le commerce et les services. Ces emplois ont énormément augmenté depuis vingt-cinq ans, parallèlement à la diminution des ouvriers d’industrie. C’est là, à mon sens, que se trouve le véritable argument si l’on veut montrer la permanence d’une certaine condition ouvrière dans la France d’aujourd’hui.

Dans le monde ouvrier, n’a-t-on pas tendance, aujourd’hui, à se positionner socialement plus par rapport à un mode de vie que par rapport à un mode de production ?

Olivier Schwartz. Vous avez raison de soulever le problème. La condition ouvrière est toujours là, plus que jamais. Mais cela signifie-t-il que l’on  » se sente  » ouvrier aujourd’hui de la même manière qu’auparavant ? Les études menées dans ce domaine montrent qu’il y a, aujourd’hui, des différences extrêmement importantes entre les anciennes et les nouvelles générations ouvrières. Les premières se sont construites à partir d’une identité ouvrière souvent fortement assumée et en sont encore largement porteuses. Les secondes beaucoup moins. Chez de nombreux jeunes, on observe un refus de s’identifier à la condition ouvrière alors même qu’ils occupent des emplois d’ouvriers. Ce refus tient en partie au fait que nous vivons dans une société où le hors travail, les loisirs ont pris une importance énorme. Et les jeunes trouvent plus matière à s’identifier dans la musique, dans la pratique d’un sport, dans les loisirs, dans des modèles culturels que dans le travail. Beaucoup de jeunes ouvriers aujourd’hui se définissent sans doute plus comme jeunes que comme ouvriers.

On connaît la thèse de Marx : la  » classe en soi  » et la  » classe pour soi « , la conscience de classe. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Olivier Schwartz. Les causes du déclin de la  » classe pour soi  » sont multiples et s’entrecroisent. Il y a à la fois des évolutions économiques et culturelles objectives, en profondeur, et des transformations très profondes aussi de l’univers et de la configuration politiques.

Dans tous les milieux sociaux, y compris dans les familles ouvrières, les jeunes générations accèdent aujourd’hui massivement au lycée et aux études longues. Ce phénomène majeur a bouleversé les modes de socialisation et les référents identitaires de la jeunesse issue des milieux ouvriers. Je viens de l’évoquer : un jeune d’aujourd’hui qui prend un emploi d’ouvrier a partagé, à l’école, avec les jeunes de sa génération, des goûts et des manières de vivre très largement diffusés dans la jeunesse. Il peut avoir tendance à s’identifier davantage aux modèles de sa génération qu’à ceux de son milieu d’origine. Et puis il y a le fait que le passage par l’école a également changé radicalement les aspirations. Un jeune ouvrier, dans l’industrie ou dans le tertiaire, a d’abord été un collégien, un lycéen qui s’est imaginé un autre avenir qu’un avenir d’ouvrier, et qui ne veut sans doute pas de la condition ouvrière. Et il n’en veut pas parce que les filières qui préparent aux emplois ouvriers, notamment les LEP, sont dévalorisées. Pour un jeune, aujourd’hui, être ouvrier est souvent perçu comme un échec. Alors que pour les générations précédentes, vos lecteurs plus âgés par exemple, être ouvrier véhiculait une notion de fierté. Mais à notre époque, dans un contexte où la généralisation des études longues a énormément élevé les aspirations professionnelles des jeunes, il y a de fortes chances pour qu’un jeune ouvrier d’usine ne s’approprie pas positivement cet emploi et cette condition, ne s’y identifie pas. Il occupe une position d’ouvrier, mais il n’est pas du tout certain que lui se définira comme tel.

Et puis il y a un autre aspect important dans cette affaire, c’est le bouleversement, ces vingt dernières années, de toute la configuration politique.

Depuis la fin des années soixante-dix, il s’est produit toute une série d’évolutions bien connues (l’énorme croissance du chômage ; le développement de l’emploi précaire ; le développement de situations de marginalisation…) qui ont très profondément modifié la manière dont les acteurs politiques et sociaux se sont représenté les questions sociales. À partir du début des années quatre-vingt, la précarisation et la marginalisation, sensible, douloureuse, d’une partie croissante de la population ont très sensiblement déplacé les urgences sociales les plus visibles et ont certainement modifié la vision que l’opinion, les acteurs politiques, notamment à gauche, avaient des questions sociales. C’est un mouvement compréhensible – je n’instruis le procès de personne – mais nous pouvons mesurer aujourd’hui les effets négatifs qu’il a pu entraîner sur certains plans.

Il est bien évident que la situation d’un chômeur de longue durée ou d’un jeune condamné aux  » petits boulots  » est beaucoup plus douloureuse, d’une certaine manière, que celle d’un ouvrier à l’emploi. Mais, pour le dire de manière un petit peu brutale et simplificatrice, l’idée s’est progressivement installée dans l’opinion qu’au fond les urgences sociales et les questions sociales ne venaient plus vraiment du monde du travail, du monde ouvrier, mais venaient désormais de ceux qui n’arrivaient plus à entrer dans le monde du travail. D’où l’insistance croissante sur les politiques de la ville. Ce n’est pas un hasard si, dans les années quatre-vingt, dans une certaine sensibilité de gauche, ces questions liées à la politique de la ville prennent de plus en plus d’importance, presque plus d’importance que tout ce qui est sensibilité au monde du travail.

Les thèmes qui ont le plus mobilisé l’opinion de gauche, au moins jusqu’au milieu des années quatre-vingt-dix ont, été les exclus, les jeunes des  » banlieues « , le racisme. C’est tout à fait compréhensible. Le problème n’est évidement pas l’importance accordée par la gauche à toutes ces questions : il fallait absolument les prendre en charge et les partis de gauche ont eu profondément raison de le faire. Le problème tient à ce que ce recentrage s’est accompagné de l’idée que la question ouvrière n’était plus vraiment essentielle. Sans doute parce que le développement de la précarité et du chômage ont donné le sentiment que la position de ceux qui avaient un emploi se trouvait, d’une certaine manière, rehaussée. Alors que l’ouvrier, dans les années cinquante-soixante, apparaissait comme l’archétype du groupe dominé, exploité ; alors qu’il n’y avait, à l’époque, aucun doute sur le fait que la question sociale, c’était la question ouvrière. À à partir du moment où on se trouve dans un contexte d’exclusion, de chômage et de précarité, la situation de l’ouvrier, même exploité, apparaît comme privilégiée. Et tout se passe comme si la réorientation de la gauche vers un nouveau type de questions sociales s’était accompagnée d’une certaine perte de sensibilité aux questions de la condition ouvrière et du monde du travail.

C’est la raison pour laquelle vous parlez d’un sentiment d’ » abandon  » du côté des ouvriers ?

Olivier Schwartz. Oui. La gauche, dans les années quatre-vingt, cesse progressivement de s’adresser vraiment aux ouvriers, alors que de manière très visible elle s’intéresse de plus en plus à d’autres  » causes « , comme celles que j’évoquais plus haut (les  » banlieues « , les jeunes, le racisme). Encore une fois, ces causes étaient justes. Mais les ouvriers, consciemment ou pas, l’ont perçu comme un abandon. Dans le même temps, il y a l’affaiblissement organisationnel du Parti communiste qui perd les moyens d’un contact direct avec le monde ouvrier.

Alors même que la gauche arrive au pouvoir et que les attentes ouvrières vis-à-vis d’elle sont fortes…

Olivier Schwartz. C’est un élément de plus, effectivement. La gauche prenant sa part du pouvoir est apparue comme moins combative ; elle a modifié son discours, s’est donnée pour plus réaliste et a moins pris en charge les préoccupations et les aspirations du monde du travail. Mais tout s’entrecroise : l’effondrement des pays de l’Est, le déclin du PC, l’accès de la gauche au pouvoir, la transformation des urgences sociales. Une situation s’est trouvée créée où la gauche a donné le sentiment de s’occuper plus des jeunes des cités et des immigrés que des ouvriers. Sans doute y a-t-il là une des raisons, ce n’est pas la seule, qui a conduit au développement du Front national. On peut en avancer l’hypothèse.

L’expression  » couches populaires  » vous paraît-elle pertinente ?

Olivier Schwartz. L’expression  » couches populaires « , comme le terme  » ouvrier « , ne sont évidemment pas des termes précis. Les frontières entre ouvriers et non-ouvriers, populaire et non populaire, n’ont jamais été très claires et sont moins claires aujourd’hui que jamais. Il faut manier l’expression avec prudence, mais je pense qu’elle dit quelque chose. Elle désigne un ensemble de situations et de conditions sociales qui se caractérisent par des positions peu élevées dans le monde du travail, des statuts sociaux modestes, une certaine vulnérabilité ou une certaine fragilité économique, même si ce n’est pas la grande précarité. Enfin, il y a dans  » couche populaire « , l’idée, en dépit de l’énorme diffusion de l’instruction, d’une distance, d’une exclusion persistante à l’égard du  » capital scolaire « , comme dit Bourdieu, à l’égard des formes les plus savantes, les plus sophistiquées de la culture et du langage. L’expression a donc une utilité au sens où elle souligne que la tertiarisation, l’élévation du niveau d’instruction n’ont pas fait disparaître cette population. Mais il faut être conscient que les frontières sociales entre ouvriers et non-ouvriers, couches populaires et société globale, même si elles n’ont nullement disparu, sont aujourd’hui extrêmement brouillées. Les clivages sociaux restent forts mais ils n’ont plus la même lisibilité qu’auparavant. C’est une question très sérieuse aussi bien pour le sociologue que pour le militant. L’ouvrier en bleu avec sa fierté ouvrière, vivant à l’écart de la société globale dans une banlieue ouvrière, a disparu. Les couches populaires d’aujourd’hui, dans les jeunes générations surtout, sont très intégrées culturellement, participent à des modes, des cultures largement diffusées dans l’ensemble de la société et par conséquent les frontières et les clivages sont extraordinairement flottants.

Et qu’en est-il, selon vous, du concept de  » mouvement social  » ?

Olivier Schwartz. Tout dépend comment on l’emploie ! Si on l’emploie au pluriel, pour désigner des mouvements sociaux précis et déterminés, l’expression a évidemment un sens et elle désigne des réalités qui sont fort importantes aussi bien pour le militant que pour le sociologue. Mais je suis un peu perplexe, je ne vous le cache pas, quand on emploie l’expression au singulier et avec des majuscules, comme on l’a souvent fait depuis 1995 pour désigner une sorte de mise en mouvement général de la société contre le nouvel ordre mondial, qui serait censée être en marche depuis les événements de décembre 1995. Là il me semble qu’il faut être plus prudent. Il me semble qu’on a un peu amplifié, après 1995, la signification de ce qui s’était joué à ce moment-là. Le mouvement de 1995 a été extrêmement important, non seulement dans de grandes entreprises du secteur public mais aussi en province, où il a mobilisé de façon importante ; mais il n’a pas été l’affaire des ouvriers et des salariés du secteur privé, qui constituent quand même la plus grande part du monde du travail ! Je suis prêt à l’assumer dans une interview à l’Huma : il me paraît pour le moins excessif de considérer que 1995 ait sonné l’heure de la remise en marche de la contestation sociale en France. Pour pouvoir émettre un tel diagnostic de retournement de tendance, il faudrait qu’il y ait aussi une véritable remontée de la combativité et du syndicalisme dans le secteur privé. On n’en est pas là aujourd’hui.

À moins que les mouvements qui se sont développés ces derniers mois dans les entreprises autour des 35 heures, ou en ce moment même autour des  » plans sociaux « , prennent de l’ampleur. Là ce serait le signe de quelque chose.

Entretien réalisé par Bernard Frederick

 

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